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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Article publié

note de lecture

Le Peuple introuvable

Pierre Rosanvallon

mercredi 8 octobre 2014

Le groupe girondin du Christianisme social travaille sur la crise du politique, de la représentation politique, sur les alternatives possibles.
Il échange autour de lecture avant d’organiser un débat public.
Vous trouverez ici une nouvelle note de Patrick Rôdel consacrée au livre de Pierre Rosanvallon réédité en 2010 en Folio Histoire.
Bernard Manin s’intéressait aux principes du gouvernement représentatif, Rosanvallon s’intéresse, lui, au fonctionnement des institutions qui prétendent s’en inspirer et dont on voit bien les défauts : le pays réel n’y est pas vraiment représenté.

Evacuons tout de suite la possibilité d’un autre fonctionnement de la démocratie : la démocratie directe. Impossible, affirme R., dans notre monde moderne. Son analyse va se centrer sur la notion de "peuple" au coeur même du régime démocratique :"le peuple est un maître qui est à la fois impérieux et insaissable." Entre le principe politique et la réalité sociologique, il y a un écart, parfois même un abîme. Le citoyen reste une donnée bien abstraite et "le peuple ne préexiste pas au fait de l’invoquer et de le rechercher : il est à construire". Mais l’on comprend bien que cette construction est l’enjeu de luttes politiques implacables : le représentant prétend parler au nom du peuple, mais n’est-il pas seulement le délégué d’intérêts de classe (grands propriétaires fonciers, banquiers, chefs d’entreprise...) ?

Il y a, du côté des classes dirigeantes, une peur du peuple "comme masse inorganique, aux réactions et aux débordements imprévisibles et immaîtrisables", parce qu’il serait foncièrement irrationnel et soumis à ses émotions primaires, tout au long du 19° et certainement encore maintenant.

D’où l’idée de Sieyès, pendant les événements de 89, de mettre en avant la notion de nation - "une société rachetée de ses apparences, ayant aboli toutes ses déterminations contingentes, coïncidant avec son fondement égalitaire." Mais qui ne voit que c’est là une pure fiction ? tout au long du siècle suivant, le thème de la malreprésentation de la classe ouvrière va se développer. Mais ce problème naît du travail même des théoriciens politiques du 18° et des acteurs de 89 qui ont forgé cette idée abstraite du citoyen et donné naissance à l’individualisme moderne. De là que "l’identité politique moderne est écartelée entre la diversité pratique du corps social et l’unité politique que le processus représentatif a pour charge de produire."

Le peuple vient à l’existence par l’action collective, lors des grands ’mouvements’ populaires, il manifeste alors ’directement’ sa souveraineté. "Mais comment lui conserver une forme reconnaissable et entendre sa voix lorsque l’événement a pris congé ?" La question va donc se centrer sur la ’représentation’, puisqu’il n’est pas envisageable que le peuple mène lui-même les affaires de l’Etat, il faut qu’il délègue sa souveraineté à des hommes qui savent mieux que lui, des hommes que guide la raison, des hommes qui sont vertueux - c’est le leitmotiv des gens des classes dominantes, qui, de manière assez hypocrite, accorde au peuple le seul mérite de savoir reconnaître le mérite des autres ! De là que ce qu’on appelle ’démocratie’ a plus à voir avec une ’aristocratie’ qu’avec le pouvoir du peuple. Les textes rassemblés par Rosanvallon, tout au long de 19ème, ressassent cette argumentation.

Comment faire en sorte que le peuple dans sa complexité soit mieux représenté ?
3 voies sont explorées :
- la revendication de députés ouvriers
- une alternative à la démocratie individualiste qui propose de réorganiser le système représentatif sur la base des professions ou des grandes fonctions sociales
- idée d’une représentation proportionnelle
Les analyses de cette première partie sont fort intéressantes, mais impossible à résumer. Faut lire !

Aux yeux de Rosanvallon, à l’aube du 20ème, on atteint ce qu’il appelle une ’démocratie d’équilibre’. Grâce à l’apparition des partis politiques qui reposent sur le fait même d’un pluralisme qui rompt avec la vision moniste du peuple. Grâce aussi à celle des syndicats qui viennent prolonger (et parfois compliquer) la recherche d’une meilleure prise en compte des intérêts de la classe ouvrière. Grâce enfin à la création de conseils consultatifs dont la finalité est de mieux renseigner l’Etat sur les problèmes de telle ou telle catégorie.

Mais l’équilibre est toujours instable et le risque est double : retomber dans une conception du pouvoir qui absorbe la totalité de la société (totalitarisme) ou morceler à l’infini les canaux d’expression de la diversité sociale (corporatisme). En France, en particulier, depuis les années 80, les symptômes d’une crise profonde se multiplient : instabilité croissante des comportements électoraux (du vote communiste au vote FN, par exemple) et déclin des mécanismes d’identification politique (crise des partis, des syndicats). Trois modalités du devenir peuple font leur apparition - modalités fantasmatiques - : le peuple-opinion, le peuple exclusion, le peuple émotion.

"La démocratie pose une question qui reste perpétuellement ouverte : aucune réponse parfaitement adéquate ne semble jamais pouvoir lui être donnée." De là l’intérêt de l’étude historique qui peut permettre de lieux comprendre notre passé pour pouvoir être mieux en prise avec notre présent et notre avenir. C’est un peu bâteau comme conclusion, mais Rosanvallon n’est pas très disert sur ce que pourrait être un nouveau rapport au politique - d’autant plus qu’il a évacué, dès le départ, les solutions proposées par les tenants d’une démocratie directe.

C’en est fini de ce sentiment de transparence qui semble avoir été un des traits des formes anciennes de société. Nos sociétés contemporaines sont devenues opaques. S’il y a brouillage des classifications (et ce pour de multiples raisons, depuis les années 80, dont le chômage, la déqualification...), il n’y a plus de ’classes’, au sens précis qu’avait ce terme au 19ème, aussi bien chez les historiens bourgeois de la Révolution que chez les marxistes, donc plus de luttes des classes. Exit la référence marxiste - le marxisme n’est qu’une utopie - Rosanvallon y fait rarement allusion comme si ça ne valait même pas la peine d’en parler. Je ne suis pas aussi sûr que lui que les analyses de Marx soient dépassées. Je suis frappé à la lecture de ces travaux d’historiens ou de sociologues de l’unanimité touchante avec laquelle ils dénoncent la ’vulgate marxiste’, comme on dit, sans avoir l’air de se douter que la pauvreté du ressassement des mêmes arguments, le recours à l’évidence, au ça-va-de-soi, au bien connu est en train de constituer une ’vulgate antimarxiste’ tout aussi caricaturale.


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