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Article publié

Anti-culture ?

Ou un point de vue biblique sur la culture

lundi 19 septembre 2016, par :

Il s’agit d’une conférence d’abord conçue en 2004 à la demande des organisateurs bourguignons d’un festival pour la paix intitulé "La culture, ferment de paix ?". Le texte en a été publié ensuite par "La Lettre du CPO" en 2006. On en trouvera ici une version actualisée (2016).

La culture, ferment de paix ? Voilà trois mots, et sur les trois, un seul est clair : le mot ferment. Du moins pour moi. Je ne suis pas sûr de bien comprendre ce que signifie aujourd’hui le terme de culture. Ce qu’il devrait signifier. Quant à la paix, je ne sais pas ce que c’est, je ne l’ai jamais rencontrée, du moins en vérité. Je suis, à son propos, dans la plus grande... insécurité.
Mais je sais ce que c’est qu’un ferment. C’est une chose sans grande apparence, mais qui permet la transformation du milieu dans lequel elle se trouve placée, en sorte qu’une nouveauté apparaisse. Une nouveauté qu’on cherche à faire naître. Que l’on désire. Et c’est vrai : si la paix apparaissait, ce serait une fameuse nouveauté pour l’espèce humaine. Mais existe-t-il une culture qui ait ce pouvoir ? Qui soit ce ferment. Et cela sans mentir, au sujet de la paix ?

La paix ?
De quel point de vue pourrais-je parler de la paix ? Je voudrais parler de la paix du point de vue de l’enfant dont les premiers souvenirs conscients sont le départ de son père pour la guerre. Ou de l’enfant qui se trouve le nez dans les orties d’un fossé, protégé par le corps pesant d’un adulte amical, alors que les avions ennemis mitraillent la foule en fuite sur la route. 1940. Ou qui se retourne, depuis le fond d’une bouche de métro parisien, vers le tireur des toits qui l’a pris pour cible et l’a raté. Ou qui se trouve ramassé sous les ruines d’une maison de cinq étages écroulée sous les bombes... Une vraie bête de guerre, cet enfant-là ! Sûr qu’il a un point de vue sur la paix.
J’ai été cet enfant-là, et si vous le voulez bien je conserverai son point de vue. C’est le seul qui me permette de parler de la paix sans trahir la cause des enfants d’Alep. Entre autres. Car c’est le point de vue d’en bas.
Très souvent la guerre est affaire de haut et de bas. Et pour avoir vécu ce face-à-face, j’affirme qu’il vaut mieux, pour le bien de son âme, souffrir le point de vue de ceux d’en bas, plutôt que de bénéficier de celui d’un pilote de bombardier.

Je dis Alep, parce que tout le monde en parle et que les médias ne voient que cette guerre-là. Voilà déjà un aspect de la culture d’aujourd’hui : les médias. Mais pour être un média qui médiatise, il faut avoir des journalistes au travail sur les lieux. Et quand les lieux sont ceux de la guerre, il n’y a de journalistes pour vous en parler, de celle-là, que lorsqu’il suivent une armée qui les protège. Pas d’armée, peu de journalistes. Si bien qu’on ne vous parle pas, dans vos médias, des guerres qui ont le malheur supplémentaire de n’avoir pas en lice l’une ou l’autre de nos armées d’Occident. L’Irak, oui ; le Cachemire, non. La Somalie, la Birmanie, le Congo, non. Il y a donc des guerres de riches et des guerres de pauvres. Et cela m’amène à nourrir un soupçon : y aurait-il aussi des paix de riches et des paix de pauvres ?
Et me voilà déjà dans ce point de vue d’en bas, qui soupçonne, qui a bien des raisons de soupçonner, qui n’en finira jamais de soupçonner que les gens qui parlent de paix parlent souvent de leur paix à eux, de la paix qui les arrange, laissant aux autres une paix peu flatteuse, plutôt boiteuse, une paix de guerre larvée. Une drôle de paix comme il y eut une drôle de guerre.
"Ils disent "Paix, paix !" Et il n’y a point de paix !" s’écriait déjà Jérémie, et Ézéchiel le répétait. Ce n’est pas d’hier, cela fait déjà vingt-six siècles. De qui parlaient-ils ? Ils parlaient des gens de culture de leur époque : rois et nobles ; prophètes et prêtres. Les grands. Ceux d’en haut. Le point de vue était bien, alors, ce point de vue d’en bas. Jérémie, puis Ézéchiel croyaient parler au nom du Très-Haut, mais déjà, comme le dit si bien Christian Bobin, ils parlaient en fait au nom du Très-Bas.

Mais soyons sérieux. Et soulignons que le point de vue d’en bas n’est pas seulement celui des enfants bombardés au vingt-et-unième siècle. Il ne se cantonne pas non plus, à l’inverse, dans les pages obscures de lointains prophètes hébreux. Le point de vue d’en bas est aussi lié, au long des siècles, à des souvenirs amers. Égrenons, par exemple, les exploits de quelques brillantes civilisations :
Au XVIe siècle, en plein Siècle d’Or espagnol, le point de vue d’en bas est celui des populations d’Amérique du Sud, que l’on va détruire. Dont on détruira jusqu’à l’âme.
Au XVIIe siècle, c’est à Versailles, en plein siècle de Louis XIV, en ce Grand Siècle des Racine, Corneille, Molière, et tant d’autres, que la Révocation de l’Édit de Nantes est signée. Nous sommes au comble de la civilisation française. Et là, le point de vue d’en bas, c’est celui du protestant français. Le Trianon d’un côté, les galères de l’autre.
Au XVIIIe siècle, c’est l’âge d’or du commerce triangulaire, autrement dit la Traite des Noirs. Le Bois d’ébène. Qu’en est-il de la culture des esclaves face à la culture blanche ? Elle part du point de vue du fond de cale.
Au XIXe siècle, c’est la France, "mère des arts, des armes et des lois", qui, comme l’Angleterre, soumet, pour les civiliser, nombre de peuples politiquement moins organisés, et de cultures techniquement moins avancées.
Enfin au XXe siècle, c’est de la patrie de Mozart que vient ce petit caporal qui deviendra l’un des plus sinistres tueurs de toute l’histoire humaine. Celui qui planifie méthodiquement le mal. Et ni Kant, ni Hegel ; ni Bach ni Beethoven ; ni Goethe ni Rilke n’y changent rien. L’une des cultures les plus achevées de l’humanité aboutit alors à cela : guerre totale et ruines totales. Et anéantissement. Un mot qui en hébreu se dit shoah.
Oui, il y a bien, hélas, un point de vue d’en bas sur la culture humaine.

Or le point de vue d’en bas, c’est le point de vue constant des Écritures bibliques. C’est la culture biblique. C’est du moins de ce désir-là qu’elle est témoin. Un vieux et dur désir divin. On a trop souvent oublié cela, on l’a trop souvent déformé, détourné, et, disons-le : carrément trahi au long des siècles.
La culture biblique, la vraie, est une culture de l’anti-culture. Voilà qui n’est pas facile à tenir. Et pourtant, voilà qui s’est exprimé, sur presque deux millénaires, avec la plus grande vivacité. D’Abraham à Jésus, en passant par Moïse ou David. Je vous propose d’en faire un peu le tour.

Nous sommes dans la première moitié du second millénaire avant Jésus-Christ. Disons vers –1800, grosso modo. Nous sommes en Mésopotamie, entre Tigre et Euphrate. Déjà. Et là, c’est une des grandes civilisations mondiales, qui rivalise avec celle de l’Égypte, de l’Inde ou de la Chine. Les cités, les monuments, les écrits, parfois déjà millénaires, le droit, tout cela a atteint un niveau culturel qui donne à l’empire de Babylone un lustre éclatant.
C’est dans cet empire et dans ce contexte qu’un homme, Abram, reçoit alors ce message : "Va-t’en, pour toi, loin de ton pays, loin de ta patrie". Tel est le message inaugural, adressé au premier d’une lignée de fidèles. Le père des croyants, comme on l’appelle. Ce qui signifie aussi qu’il est le père de ceux qui ne croient plus. Je veux dire : qui ne croient plus à ce qui fait la richesse, la puissance et la gloire des autres. Le savoir des autres.
La culture de l’empire n’est plus rien pour Abram. Il y a là, dans cette simple phrase, en ces deux seuls mots hébreux, lekh lekhâ, "va-t’en, pour toi", la rupture fondatrice qui va créer l’homme de la Bible, les hommes et les femmes qu’on appellera à juste titre les Hébreux, parce que ce mot signifie à l’époque "ceux qui traversent", et dit bien ce qu’il en est de ceux-là.
Mais pourquoi partir ainsi ? Pourquoi le faut-il ? L’idée, c’est que l’ensemble des familles de la terre ne sauraient jouir de la bénédiction dans le cadre de l’empire. Oui, l’idée c’est la bénédiction. Ce sont les conditions de la bénédiction. "Toutes les familles de la terre seront bénies en toi", dit le seigneur d’Abram à son ami humain. Et la bénédiction, c’est un autre mot pour dire l’accomplissement total de la paix. Le don de la paix. La vraie paix pour les familles humaines. Avec ce qu’il faut d’honnête aisance pour y parvenir. Or il y faut des conditions, qui en un sens se résument à cela, mais qui est le plus dur : quitter, pour toujours, le désir d’empire.
Car l’empire est désirable. Il est la réponse la plus assurée, semble-t-il, à l’angoisse immémoriale de l’être humain : sécurité. Sécurité qui assure, à long terme, la nourriture, l’habillement, le toit, les soins. Et pas seulement, car ce sont là, aussi, les conditions de la chaleur durable de l’amitié, de l’amour, de la famille. Les prolongements de soi dans l’histoire de ceux d’avant, et surtout, dans l’histoire de ceux d’après. Les conditions de la durée. C’est sur ce terrain que se bâtissent les civilisations. Que naissent les cultures.
La nouvelle histoire du père de toutes les bénédictions, l’histoire nouvelle qu’Abram inaugure au travers des empires, elle, cette histoire, elle n’aime pas les sécurités passées de l’empire, je l’ai dit. Mais de plus, elle n’aime pas non plus les sécurités promises pour l’avenir. Car si Abram a quitté son père, il va devoir se démettre aussi de son fils. Cela aussi lui est demandé. Se peut-il, pourtant, qu’il existe une culture à ce point anti-culture, qu’elle refuse, et le passé, et l’avenir ? Qu’elle refuse l’empire étale de la durée. Qu’elle fasse fi de la mort, de la fin annoncée, de la mortalité des cultures, au point de ne plus chercher à combattre cette finitude, mais à l’assumer ?
Telle est pourtant la visée de cette narratrice infatigable qu’on appelle la Bible. Elle vous raconte, avec l’histoire d’Abram, la parabole de ce désir. Le désir de tuer en soi le désir d’empire.

Et si vous faites un saut de quelques siècles et de quelques centaines de kilomètres, partant d’Ur en Chaldée vous arrivez en Égypte, au temps de Moïse. Et vous y retrouvez cette rupture, ce refus, à nouveau, cet abandon du vieux désir. C’est chose difficile, et les Hébreux, une fois partis, une fois seuls au désert, regrettaient leur empire et leur vieux pharaon.
Et qu’y a-t-il de mal à ça ? Car il n’y a jamais eu d’esclaves, en Égypte. Point d’esclavage. Tout égyptologue un peu sérieux vous le confirmera. Le récit biblique, d’ailleurs, ne parle pas de cela, mais bien de servitude. Au fond, il se peut que les Hébreux, en Égypte, au-delà de quelques coutumes particulières, n’aient jamais été que des Égyptiens comme les autres... Au service de l’empire comme les autres. Dans la servitude inhérente à la condition de sujets d’un empire. Et puis voilà que ce vieux désir d’empire avait fait place, en eux, au désir d’en partir. Pour un autre avenir, quelque chose comme une utopie, dans laquelle il n’y aurait plus de seigneurs humains, où l’on ne serait plus jamais les serviteurs d’un être humain, les sujets d’un système qui divinise un humain en sorte que les humains le servent. Plus jamais ça. Ce royal humain serait-il issu de la cuisse de Jupiter, ou descendant du dieu Râ.
Plus jamais, disent alors ceux-là, un humain ne se fera servir comme un dieu. Plus jamais un empire ne sera dieu pour nous. Une utopie, vous dis-je, tout bien considéré. Car de tout temps, et aujourd’hui encore, il a existé, il existe, il existera des humains qui tiendront dans leur main le sceptre et le foudre divins, de quelque nom que les dieux se nomment alors. Car nous avons des dieux, aujourd’hui, nous aussi... sauf qu’ils ne s’appellent plus comme ça !
Alors c’est comme un désir d’enfant, ce désir de sortir, de prendre ses jambes à son cou, de prendre son destin à deux mains, de s’en aller et de se fabriquer des règles à soi dans un domaine à soi, dans un domaine à faire, devrait-on en baver. Un désir d’enfant chez ces drôles d’Égyptiens-là, ces Hébreux qui une fois de plus s’en vont, qui s’en vont une bonne fois pour toutes.
Et notez que le nom de Moïse est un nom égyptien qui signifie "enfant"... Ramsès, lui, le pharaon, a un nom qui veut dire "Enfant du dieu Râ". Moïse signifie seulement "enfant". Le dieu Râ, comme tous les dieux de l’Égypte, a disparu pour lui. Il les a quittés, il les a abandonnés. C’est un autre dieu qui l’appelle, et qui n’a pas de nom. Il y a là plus qu’une formule : la culture de l’empire est une culture des noms, des nominations, des dieux qui se targuent de leur nom, des institutions répertoriées, des gens qui ont une adresse. Une culture où tout ce qui est signifié est contenu dans les signes prévus pour. Une culture de la statue, de cette "image taillée", immobile et inaltérable, dont les Hébreux se défendront, puisqu’elle dit, à cette époque, la pérennité, la solidité, la puissance et la gloire des dieux de l’empire, de tous les empires. Et de toutes les servitudes.
Quant à la culture biblique, elle met en avant un sujet, elle aussi, ce dieu auquel elle se réfère, mais qui n’a pas de nom, car son nom est un verbe. Et de plus, un verbe conjugué à l’inaccompli. Quand Moïse demande à ce dieu son nom, le dieu répond en effet ceci : "Je serai que je serai" (èhyèh achèr èhyèh). Et depuis, ce fameux nom dont on ignore la prononciation – et pour cause – s’écrit à l’aide de quatre consonnes dont la première indique une forme verbale.
Oui, une culture du verbe, de l’agir, du futur, de l’inaccompli, de ce qui s’accomplit, est en train de s’accomplir, ou s’accomplira. Pas de statue. Pas de nom. Pas de terme...

C’est plus tard, deux ou trois cents ans après Moïse, peut-être déjà à l’époque du roi David, qu’on regroupera de vieilles histoires, des légendes d’autrefois auxquelles on conférera un nouveau sens. Telle est l’histoire de Caïn. Elle donne une signification à ce refus de l’empire, de la culture de l’empire, de la culture des nominations et des pérennisations.
On sait, bien sûr, que le récit qui concerne Caïn fait de celui-ci le premier meurtrier de l’espèce humaine, celui qui tue son frère. À la vérité il y a plus que cela, car Caïn est en fait le premier homme... normal. Il est le premier qui soit conçu et bâti comme chacun des messieurs que l’on peut rencontrer. Car ce n’était pas le cas d’Adam, le pauvre, qui n’avait pas de nombril, n’étant pas né d’une femme !
Caïn est le véritable premier homme, et il est aussi présenté comme le premier créateur de civilisation. Lui et ses descendants directs. C’est lui qui inaugure. Il inaugure la première cité, la première civitas, que d’ailleurs il nomme. Et le nom qu’il lui donne, Hanokh, signifie "Inauguration". Oui, vraiment, Caïn est bien le premier d’entre nous. C’est le message qu’on vous transmet, dans ce récit.
Voilà le véritable fondateur de la culture, de la civilisation : un meurtrier. Le meurtrier. Et ses descendants vont inventer, à sa suite, les arts et les techniques, jusqu’à ce Lèmèc, son petit-fils, qui inventera la guerre. Qui l’inventera... et qui la chantera en poète ! Car les paroles de Lèmèc forment un des tout premiers poèmes de la Bible :
Ada et Çilla, écoutez ma voix,
Femmes de Lèmèc, entendez mon dit :
Oui j’ai tué un homme pour ma blessure,
Et un enfant pour ma déchirure.
Oui Caïn sera vengé sept fois,
Et Lèmèc, soixante-dix sept fois !

(En fait c’est le second des poèmes bibliques, car le premier, heureusement, est un poème d’amour, les premiers mots d’un être humain dans la Bible, prononcés lorsque apparaît la femme et que j’adapte plaisamment ainsi :
Cette fois c’est bien elle,
Os de mes os, chair de ma chair, œil de mes yeux !
On lui dira "Madame", à elle,
Car on l’a prise chez un Monsieur !
)
Mais revenons à Caïn et Lèmèc, les pères de la culture des rois. La culture d’en haut. Les prophètes – du moins les vrais – n’en finissent pas de revenir là-dessus : la culture des rois est la culture de la mort.
Écoutez ce qu’en dit Amos : "Rassemblez-vous sur les montagnes de Samarie et voyez quelle immense confusion au milieu d’elle, quelles violences en son sein ! Ils ne savent pas agir avec droiture, dit mon Seigneur Adonaï, ils entassent dans leurs palais les produits de la violence et de la rapine. C’est pourquoi, ainsi parle mon Seigneur Adonaï, l’ennemi investira le pays et détruira ta force, et tes palais seront pillés."
Et bien sûr, il sait de qui il parle, Amos, quand il évoque cet ennemi qui va détruire les grands lieux de culture d’Israël. Il parle de l’Assyrien, ce modèle de tous les empires destructeurs et voleurs. L’empire assyrien, le plus cruel de tous, et qui invente le musée, dès le VIIe siècle avant notre ère, pour y conserver le produit de ses pillages. Et qui conçoit, aussi, la bibliothèque internationale la plus importante de l’Antiquité, bien avant celle d’Alexandrie, pour y rassembler la littérature de tous les peuples qu’il a passé, comme dit Amos, à la herse de fer. Ainsi va la culture...

Jésus se situe dans le droit fil de cette culture de l’anti-culture, portée par son peuple tout autant que trahie, à son époque, par son peuple. Tout descendant de roi qu’il est peut-être, il grandit dans la zone – car c’est à peu près ce que signifie le mot Galilée.
De quelle culture la Galilée peut-elle se prévaloir ? C’est une marche, une région marginale, aux bourgades rurales, peuplée de Juifs, certes, mais aussi de Syriens, de Phéniciens, de Grecs. C’est aussi un mélange explosif, que les légions romaines tiennent à l’œil, au nom de l’empire, car c’est souvent de là que partent les actions terroristes des Zélotes, ces intégristes d’alors. Quant à la population juive, elle y est plus précisément tenue en laisse par les envoyés sourcilleux des Grands de Jérusalem, venus de Judée.
Et ces Romains, et ces Judéens, en une alliance improbable, vont tuer le petit messie des Galiléens. Non sans qu’il ait d’abord fustigé l’hypocrisie de ses maîtres, insulté les politiques, et maudit les splendeurs architecturales de la ville sainte. Tourné vers le haut, il se montre violent, mais vers le bas, vers le peuple des sans-travail, des prostituées et des tordus, il est celui qui soigne, qui guérit et qui, par dessus tout, libère de la culpabilité.
C’est pourquoi, si certains l’appellent "Fils de David", d’autres "Fils de Dieu", il se nomme lui-même, non "Fils de l’homme", comme on traduit le plus souvent, mais plus précisément "Fils de l’humain", huios ton anthrôpon. Ce qui signifie tout simplement l’être humain. À la fois l’homme de base, et l’humain par excellence. Celui qui porte le point de vue de l’humain, ce mortel entré dans la vie en criant, nu et désarmé. Un mortel habité par la violence tout autant que par l’amour de la beauté, dans son "dur désir de durer", de se perpétuer, de combattre sa peur.
Aussi, lorsqu’au troisième jour le Fils de l’humain est relevé d’entre les morts, ce réveil a aussi pour sens que l’empire n’en aura jamais fini de lui. N’en aura jamais fini de ce désir venu d’en bas. Qu’il resurgira toujours, ce désir de voir disparaître la civilisation humaine, trop humaine, et sa culture, non pour ce qu’elles sont en elles-mêmes, mais pour ce que, toujours, on en fait.
Car si la résurrection du Christ a pu être récupérée par la Chrétienté pour asseoir et légitimer pendant des siècles la violence organisée que l’on sait, à plus forte raison va-t-on voir récupérées par les tenants d’en haut toutes les œuvres de culture, seraient-elles nées d’un pur désir de beauté et de justice, ou de justesse...

Alors, cela est-il sérieux, ce déni de la culture des peuples organisés, ce refus de la cité, qui pourtant vous nourrit, vous éduque et vous rassure ? Vous propose un sens à votre vie.
C’est là qu’il faut savoir se situer, par rapport à ces récits bibliques, par rapport à cette culture dont je disais qu’elle est une culture de l’anti-culture. Car ce n’est qu’un ferment ! Rien qu’un ferment, mais tout un ferment. Un ferment qui s’immerge dans la pâte opaque de l’histoire humaine pour la changer, en l’inquiétant, en l’oxydant, en la faisant lever. Comme le levain le fait de la pâte en vue d’obtenir la bonne odeur du pain.
Je reviens à ce mot : un ferment. Voici par exemple ce qu’en dit le Petit Robert : "Ce qui fait naître un sentiment, une idée, ce qui détermine un changement interne". Et plus loin : "Substance qui détermine la fermentation d’une autre sans être elle-même apparemment modifiée".
Telle est la culture biblique. Elle a toujours en vue une autre cité que la cité, un autre avenir, une visée de justice toujours à refaire, à inventer, à réinventer. C’est là sa culture. À peine une œuvre est-elle achevée, que déjà elle va plus loin, la recrée, autrement, en fonction des puissants du temps. En fonction de la logique des puissances, quelles qu’elles soient, qui vont l’utiliser, la détourner, ou bien la mettre en cage, dans leur logique de guerre. Dans leur éternelle logique de puissance et de domination.
Cette réécriture, à l’intérieur même de la Bible, est d’ailleurs toute l’histoire de sa création, au long des siècles.
Et c’est ainsi qu’elle nous apprend ceci :
Il n’y a pas de paix, mais il peut y avoir des ferments de paix. Il n’y a pas de culture qui amène et assure la paix, mais il peut y avoir des œuvres de culture qui soient ferments de paix. Cela dépend du désir qui les guide. Et depuis toujours, et sans doute pour toujours, il existe au sein de l’humain ce désir de rompre, avec l’empire, avec la domination, avec l’envie de se soumettre.
Aussi y a-t-il une espérance, parce qu’il y a toujours combat.

Jean Alexandre

  • #1 Le 21 avril à 16:20, par calladine

    Formidable.
    Je tombe "par hasard"
    préparant une émission D4B, que j’enregistrerai dans le Mellois le 28 avril.
    Merci !
    Geneviève Calladine


  • #2 Le 21 avril à 16:39, par calladine genevieve

    Formidable. Je tombe sur cette conférence "par hasard".
    Je prépare une émission pour D4B, que j’enregistre le 28 avril, à Melle.
    Merci.



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