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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Article publié

Colloque Progrès technique, progrès humain du 11 octobre 2025

Envoi par Philippe B. KABONGO-MBAYA

vendredi 7 novembre 2025, par :

La question intéressante au moment de clore cette session est peut-être simplement de savoir de quels enseignements nous sommes chargés en quittant ce temps de réflexion.
Proposer ici un résumé, une synthèse ou même des points marquants des différentes contributions ne paraît guère possible. Quelle ligne de problématique en assurerait la cohérence ? Comment éviter le piège d’une schématisation qui risque de renforcer tel ou tel biais sur un propos beaucoup plus riche, voire nuancé ?
Les quelques points que j’évoque, souvent en les reformulant, correspondent à ce que j’emporte moi-même au terme de cette rencontre.
Ces annotations sont plutôt témoins de ce qui va encore faire route dans mon esprit pour une méditation personnelle.

Progrès, progression…(progressisme) : les précisions apportées par Bernard PIETTRE montrent le chemin que les vocables ont pu indiquer, ce qu’on a fait d’eux, ce qu’ils peuvent encore aider à penser ou à défaire ; elles nous indiquent l’importance d’une forme d’éthique lexicale nécessaire au discernement. Entre la langue courante et l’effort de dire, de savoir de quoi on parle, ce discernement protège contre l’abus, le slogan, l’idéologie, voire la manipulation. Dire le « Progrès » comme qualification positive d’un résultat atteint par un processus, c’est bien plus que le constat de la distance, de la différence, à l’égard de ce qui n’a pas bougé. La mention chez Jean-Jacques Rousseau de la tension entre « progrès » et « régression » alerte. Il n’y a pas si longtemps, les promoteurs d’une Europe bien « libérale » se réclamaient du « progressisme ». Mais lequel ? Leur cible : le cartel des régimes illibéraux décomplexés en Europe.
Un « progrès » peut dissimuler les « joies » d’une servitude volontaire, a rappelé James WOODY. Reste cette phrase forte, qui aide à marcher derrière la Loi comme derrière un étendard, l’en-tête du Décalogue. « La Loi est donnée aux enfants d’Israël afin qu’ils ne soient pas effrayés » ! Autrement dit, elle est une modalité de présence de Celui en qui on a confiance, et non pas seulement de ce qui s’impose, ou de ce qui annihile la liberté.
Et quand les conquêtes de technosciences poussent à nier les « limites » et conduisent à la surconsommation, au matraquage publicitaire, comment s’étonner devant la rupture avec soi-même, avec les autres, le stress, les maladies psychiques ? Face au dérèglement climatique, par exemple, la décarbonation dans la production et l’économie reste un enjeu pour espérer un « progrès ». Tout cela a été dit et bien dit par Marie Noëlle DUCHÊNE.
Contrairement à l’illusion « progressiste » dans son tropisme pour le « futur », pour ce qui n’est pas encore là, l’appel des prophètes a bien souvent été le rappel de l’Alliance, son urgence, son actualité proclamée comme un recours à ce qui demeure, donc à la fidélité. Interprétant le retour des parents de Jésus au Temple pour chercher l’enfant Jésus (Lc. 2, 46-50), J. WOODY nous aide dans sa deuxième étude à déjouer les pièges d’un « progressisme », incapable de penser la « repentance », ce demi-tour, comme mouvement de changement. Prendre appui sur certaines valeurs « intemporelles » est communément regardé comme une attitude « réactionnaire ». Mais ce « modernisme » clinquant n’est-il pas dénoncé lui-même ailleurs comme la preuve d’une « dégénérescence » ! On pourrait dès lors affiner la réflexion entre le « retour à… » et le « recours à… ». Que nous est-il donné de reconnaître dans un geste de « retour à… », tel un saut qualitatif, au-delà de tout désir de « recours » passéiste apeuré ?
Jean-Luc DUCHÊNE et Jacques-Frédéric JOSSERAND ont proposé, l’un, un rappel historique de la « machinerie » qui a abouti à l’Intelligence artificielle (IA) ; l’autre, les mythes et la mythologie qui entourent l’avènement de l’IA. Vécue de plus en plus comme une inquiétante menace, celle-ci est perçue comme une redoutable révolution sans, cependant, la moindre contextualisation, et soustraite aux étapes historiques de son aboutissement. Son pouvoir tant redouté ne serait qu’une fatalité ! L’IA est-elle intelligente par elle-même ? Des repères majeurs sont pourtant là, permettant de démystifier sa vraie emprise, ne serait-ce que sous le rapport prosaïque du gain et de la perte. Ainsi l’enjeu géopolitique (le bras de fer USA/Chine) ne fait aucun mystère sur sa vraie portée de domination planétaire. Quant à l’évaluation du « progrès », a-t-on réalisé ce qui se passe entre l’outil et son utilisateur ? Le premier laisse-t-il indemne le second ? Un questionnement qui a eu à peine le temps d’être formulé… encore moins celui d’être entendu.
Notre session ne s’est pas penché uniquement sur le « progrès » des choses ; elle a cherché notamment à interroger le « progrès » des humains que nous sommes : producteurs et bénéficiaires du précédent. Sous ce rapport, le propos d’Abdelkader OUKRID consacré à l’éthique de dignité était non seulement instructif, mais aussi un signe. Théologien musulman, Abdelkader a commenté Fratelli tutti de pape François avec un naturel et un style d’intelligence intérieure tout à fait surprenants. Alors que les intelligences de croisement confinent la dimension humaine en des cases d’affects, en « communautés d’émotions » ou d’intérêts, entendre une voix islamique commenter l’encyclique d’un pape à un public majoritairement protestant, la chose ne manquait pas de beauté ! Elle mettait en scène une dignité exempte de toute validation extérieure !
Mieux que les années passées, cette journée a permis un vrai échange entre l’assemblée et les intervenants. Toutefois, la montée toujours sensible des peurs dans la société, le rétrécissement sensible des lieux de parole, devraient encore mieux encourager la multiplication de tels forums. La société civile tant revendiquée se construit de telles expériences et se soutient de pareils engagements. Leur existence et la fonction qu’ils peuvent remplir minent imperceptiblement les assises du découragement de même que la tentation inconsciente ou enfouie de « servitude volontaire ». N’est-ce pas là la vocation du christianisme social, que de promouvoir ces débats dans nos Églises et d’y participer loyalement dans la société, loin des récupérations, des manipulations comme des platitudes idéologiques ?


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