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C’est à Paris que tout a commencé…

mercredi 28 janvier 2026, par :

Tout a commencé à Paris, les 5 et 6 janvier, non pas dans le fracas des bombes ni dans la clameur des foules, mais dans le silence feutré des salons diplomatiques. Là où l’on parle bas pour décider fort, là où l’on nomme la stabilité ce qui relève en réalité de l’effacement, et c’est peut-être cela qui frappe le plus, cette banalité presque administrative avec laquelle le sort d’un peuple peut être scellé pendant que l’attention du monde est ailleurs, happée par le Venezuela, l’Iran, le Groenland, comme si la dispersion des crises permettait d’oublier l’essentiel, à savoir que nous sommes entrés dans un âge où le droit international n’est plus qu’un décor, une langue morte récitée sans conviction, pendant que la force, elle, parle clair et agit vite.

Ce moment parisien, qui n’a rien d’un accident, s’inscrit dans ce que beaucoup décrivent désormais comme un ordre post-juridique, un monde où les plus forts ne cherchent même plus à se justifier, où l’arbitraire n’est plus une honte mais une méthode, et où l’on peut, sans rougir, sacrifier ceux qui ont servi, combattu, tenu la ligne, au nom d’intérêts jugés supérieurs.

Dans ce salon parisien, rien n’indiquait officiellement une scène fondatrice, et pourtant tout y était, des personnes réunies non pas autour d’une table de négociation classique, mais dans une configuration beaucoup plus révélatrice du monde qui vient. Il y avait là des représentants de États-Unis, garants autoproclamés de l’architecture régionale, des émissaires d’Israël, obsédés par la sécurisation durable de leur frontière nord et par l’élimination de toute forme de résistance structurée, des délégués du nouveau pouvoir syrien, désormais incarné par Ahmed al-Sharaa, soucieux de restaurer une souveraineté formelle mais prêt à se plier aux lignes rouges fixées ailleurs, et en arrière-plan, mais décisifs, les représentants de Turquie, dont l’obsession constante, presque monomaniaque, reste l’effacement de toute autonomie politique kurde susceptible de faire tache d’huile de part et d’autre de sa frontière.

Ce qui frappe, dans cette configuration, c’est l’absence la plus éloquente, celle des Kurdes eux-mêmes, absents non par oubli mais par principe, car on ne convoque pas ceux dont on a déjà décidé qu’ils ne seraient plus des acteurs, seulement des variables, des dossiers à refermer, des forces à dissoudre ou à absorber. Ils n’étaient plus invités parce qu’ils n’étaient plus considérés comme des partenaires, mais comme un problème technique à régler, une anomalie historique à corriger pour permettre une recomposition régionale jugée plus lisible, plus gouvernable, plus conforme aux intérêts convergents de puissances qui n’ont jamais cru que le droit international puisse être autre chose qu’un outil parmi d’autres, utile quand il sert, négligeable quand il contraint.

Dans ce salon parisien, on ne parlait donc pas de justice, ni même vraiment de paix, mais de « stabilité », ce mot-valise qui permet de tout dire sans rien assumer, stabilité des frontières pour les uns, stabilité des marchés pour les autres, stabilité stratégique pour ceux qui pensent le Moyen-Orient comme un échiquier abstrait.
Les Kurdes, eux, n’y apparaissaient plus que comme une gêne persistante, un reste encombrant de la guerre contre l’État islamique, dont on pouvait désormais se débarrasser puisque l’urgence avait changé de visage.
Ce qui s’est joué à Paris, c’est moins une décision isolée qu’une scène exemplaire de ce nouvel état du monde, où l’on peut soutenir un acteur pendant des années, l’armer, le financer, lui confier la gestion de territoires entiers, puis, du jour au lendemain, considérer que cette alliance n’était que tactique, temporaire, transactionnelle, et qu’elle peut donc être dissoute sans autre forme de procès.

Le peuple Kurde ne découvre rien.
Le peuple Kurde sait depuis longtemps. Il a appris depuis longtemps qu’il a été rayé de la carte politique moderne une première fois, de manière décisive, non pas à Paris même mais à quelques kilomètres à l’ouest, à Sèvres dans une usine de porcelaine transformée en salon diplomatique, là où fut signé le traité où, pour un instant très bref, l’histoire sembla pourtant leur ouvrir une porte. Depuis lors, les Kurdes savent que l’amitié des empires est toujours conditionnelle, et que la mémoire des sacrifices ne pèse rien face aux nouvelles priorités stratégiques, qu’il s’agisse de ménager la Turquie, de sécuriser les frontières d’Israël, ou de redessiner une Syrie gouvernable dans les termes acceptables pour les États-Unis.

Pour le peuple kurde, l’histoire récente aurait dû servir d’avertissement. De l’Irak à l’Afghanistan, la répétition est presque mécanique, et pourtant l’espoir persiste, parce qu’il n’est pas seulement politique, il est existentiel, il tient à la nécessité de croire que le courage, la discipline, la fidélité finiront par compter. Ce qui se dissout aujourd’hui, ce n’est donc pas la force militaire ou une administration autonome, c’est une certaine idée du monde, celle où le droit, même imparfait, même souvent violé, continuait malgré tout à faire office de limite symbolique, de frein, de recours possible.

Dans ce nouvel âge post-juridique, la violence n’est plus présentée comme une exception regrettable, mais comme la norme du réel, et cette normalisation change tout, car elle oblige les acteurs les plus vulnérables à regarder en face une vérité brutale, à savoir que leur survie ne peut plus être fondée sur des promesses, des déclarations, des textes, mais sur des rapports de force.
La décision prise à Paris, loin des territoires kurdes, loin de leurs villes, de leurs morts, de leurs espoirs, est ainsi devenue le symbole d’un monde où l’on efface sans trembler ceux qui n’entrent plus dans le calcul, et où l’on appelle réalisme ce qui n’est souvent qu’un renoncement assumé à toute exigence éthique.

Ce qui rend cette séquence particulièrement tragique, c’est qu’elle intervient alors même que les Kurdes avaient incarné, aux yeux de beaucoup, une forme de résistance à la barbarie, une tentative de tenir ensemble lutte contre le terrorisme, pluralisme culturel, émancipation des femmes, et que cette tentative, avec toutes ses limites et ses contradictions, est désormais sacrifiée sur l’autel d’une stabilité redéfinie par d’autres. Il ne s’agit pas ici de verser dans la nostalgie ou l’angélisme, mais de nommer clairement ce qui se joue, à savoir la confirmation que nous vivons dans un monde de gangsters où le droit international peut être suspendu, contourné, ignoré, sans que cela ne suscite autre chose qu’un haussement d’épaules, et où des peuples entiers peuvent être rayés de la carte politique sans que leur histoire récente ne pèse face aux nouvelles alliances.

Ainsi, Paris n’a pas seulement été le lieu d’une rencontre diplomatique de plus, la ville est devenue, l’espace d’un instant, le théâtre discret où s’est actée une volonté d’effacer les Kurdes de Syrie, et avec eux, un peu plus encore, l’illusion que le monde serait encore gouverné par autre chose que la loi du plus fort. Ce constat n’appelle pas nécessairement au désespoir, mais à une lucidité sans complaisance, car tant que nous continuerons à parler le langage du droit sans en assumer les conséquences, tant que nous confondrons stabilité et soumission, réalisme et cynisme, d’autres décisions semblables seront prises, ailleurs, dans d’autres salons, pour d’autres peuples, pendant que, une fois de plus, tout le monde regardera ailleurs.

En attendant, face aux empires changeants, aux traités qui s’effacent, aux salons où l’on décide sans eux, face à la violence nue, au cynisme stratégique et à l’oubli organisé, le peuple kurde, lui, ne baisse pas et ne baissera pas les bras, parce qu’il sait que sa survie, aujourd’hui comme hier, ne repose pas sur la bienveillance des puissants, mais sur une mémoire longue, une dignité têtue et une capacité à se relever, encore et toujours, là même où l’histoire croyait l’avoir définitivement rayé. Le proverbe le dit :« Les amis des Kurdes sont les montagnes ».

  • #1 Le 6 février à 16:35, par CHEL Gabriel

    à propos de ’’La décision prise à Paris, loin des territoires kurdes, loin de leurs villes, de leurs morts, de leurs espoirs, est ainsi devenue le symbole d’un monde où l’on efface sans trembler ceux qui n’entrent plus dans le calcul, et où l’on appelle réalisme ce qui n’est souvent qu’un renoncement assumé à toute exigence éthique.’’

    « Le Réalisme est précisément le bon sens des salauds. » Bernanos



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