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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Article publié

Les yeux grands fermés

lundi 24 janvier 2011, par :

Le prochain cercle de silence de Strasbourg aura lieu dimanche 30 janvier 2011 à 18 heures, Place Kléber, afin de protester comme chaque mois, contre la criminalisation des personnes démunies de papiers.

Voici le texte diffusé à cette occasion

Chaque matin, le même trajet. Avant une journée de travail. Un homme parmi une centaine d’autres pareils, coincé sur l’autoroute A35, dans les embouteillages. Les yeux rivés sur le véhicule précédent. Chaque soir, le même trajet, la fatigue en plus.

A quelques mètres de là, au bord de l’autoroute, un homme se tient debout. Bruit incessant des voitures qui passent à toute vitesse sauf le matin et le soir où elles avancent comme des limaces. Autour de lui, quelques bâches, tenues par des piquets. Quelques vraies tentes aussi mais pas assez pour tout le monde. Les toilettes, un seau qu’on vide dans le canal. Et le feu qui ne s’éteint presque jamais, avec deux grosses casseroles posées dessus. Les cris des enfants couvrent à peine le bruit des voitures. Lazlo soupire : jamais il n’a vécu dans une ambiance pareille. Sa famille non plus, ni les autres familles et surtout pas la grand-mère qui se déplace avec un déambulateur. Dans la terre labourée par les pas, elle n’arrive pas à avancer, comme les voitures coincées sur l’autoroute.

En tout ils sont trente deux. Trente deux coincés entre le canal et l’autoroute. Pourvu qu’un enfant ne tombe pas à l’eau. Sans parler des rats et des problèmes pleins la tête. Manger, se déplacer, se laver, nettoyer les vêtements, surtout les enfants qui se salissent vite. Il faut être présentables à l’école et surtout à la Préfecture. Ils s’y sont déjà présentés à plusieurs reprises, on les connaît, on sait qu’ils sont là pour demander l’asile. On sait qu’ils ont quitté le confort de leurs maisons pour sauver leurs vies. Au bord de l’autoroute, Lazlo soupire, cette fois-ci de soulagement. Ici pas de danger de mort, on serrera les dents tant qu’il le faudra et bientôt, on pourra vivre normalement, sans la peur au ventre à chaque instant.

Retour de la journée de travail. Ce soir, comme chaque soir pareil, l’homme est coincé dans les embouteillages sur l’A 35. Fatigué. Il jette un œil sur la droite. Tiens, il n’avait pas remarqué, un homme qui se tient debout, au milieu de quelques tentes et bâches soutenues par des piquets. Encore un campement de gitans. Encore un ramassis de voleurs et de mendiants. Puis il avance, à nouveau de quelques mètres. Les yeux rivés sur la voiture devant. Les yeux grands fermés.

Janvier 2011. Presque deux ans plus tard : Tiens, le campement de gitans a été nettoyé, il n’y a plus personne. Car la préfecture avait l’œil sur eux. La moitié d’entre eux a été expulsée dans leur pays un matin glacial de janvier 2010, il y a déjà un an. Les autres ont eu le droit d’être entendus par l’OFPRA qui examine leur demande d’asile. Comme il s’agit d’une procédure « prioritaire », la réponse devait arriver vite. Depuis, d’hôtels miteux en hôtels miteux si ce n’est à la rue ou hébergés par des paroisses ou des citoyens, ils attendent. Attendent. Attendent jour après jour la réponse qui leur parvient enfin… 20 mois plus tard. Un rejet. Un rejet qui stipule que leur pays, « la Hongrie, état membre de l’Union européenne, peut être regardée comme respectant et protégeant les libertés et droits fondamentaux ». Presque deux ans à vivre comme des rats pour obtenir cette réponse lapidaire. Et désormais, à nouveau traqués, puisqu’ils attendent maintenant, jour après jour, l’arrivée de la police des frontières qui les expulsera en Hongrie, comme les autres. Lazlo est muet d’incompréhension et d’effroi. Il montre une photo du mur de ce qui fut sa maison, pillée depuis : une croix gammée avec l’inscription « Roms puants, vous mourrez » et une flèche dirigée vers une tombe. « C’est cela notre place, n’est ce pas ? ». Il bouche ses oreilles et puis ses yeux : « Comme les autres, le gouvernement français met le voile sur nous, personne ne veut voir ni entendre ».

PS : Leur histoire a déjà fait l’objet de deux témoignages que vous pouvez retrouver sur notre site : http://humilite.fr en janvier 2010 puis en août 2010.

Le Club de la presse a attribué son prix 2010 au cercle de silence de Strasbourg.


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