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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Article publié

Le droit de s’enrichir, jusqu’où ?

samedi 29 janvier 2011, par :

Ce texte d’Alain Houziaux a pour origine la rencontre Sam’dix-treize de l’Auditoire du samedi 27 novembre 2011.

Les protestants et l’argent. On dit souvent que les protestants ont une relation à l’argent plus décomplexée que les catholiques, qu’ils ont accepté et prôné le prêt avec intérêt et qu’ils auraient même favorisé l’essor du capitalisme. De fait, dès le XVIème siècle, les nations protestantes ont mieux réussi, économiquement parlant, que les nations catholiques. Comment l’expliquer ? Alain Peyreffite, dans son livre La société de confiance, avance quatre raisons. Les protestants, à la différence des catholiques, plus traditionalistes, auraient accepté la nouveauté et seraient tournés vers l’avenir. À la différence des catholiques, ils auraient accepté, , le commerce avec les étrangers et les non chrétiens. Ils auraient développé le sens de la responsabilité individuelle. Enfin, ils auraient traduit les vertus théologales (foi, espérance et charité) dans des attitudes profanes : confiance en l’homme, sens du risque et aptitude à travailler avec des étrangers. Je ne sais pas si ce diagnostic élogieux est toujours d’actualité.

La parabole des talents. Pour justifier le droit de s’enrichir, et également le libéralisme et le capitalisme, on invoque souvent la parabole des talents (Mat. 25, 14-30). En effet, cette parabole semble dire que les bons et fidèles serviteurs de Dieu sont ceux qui acceptent de lancer dans l’économie de marché les talents (des pièces d’or) qu’ils ont reçus. Cela leur permet de les faire fructifier et d’augmenter leur richesse. Et cela, semble t’il, plaît à Dieu. Mais en fait, le sens de cette parabole n’est pas là. Elle a pour but de justifier l’attitude de l’Église naissante (représentée par les deux premiers serviteurs) qui, en diffusant le trésor de sa prédication dans le monde gréco-latin, a pu accroître le nombre de ses membres (autrement dit le trésor qu’elle peut présenter à Dieu) , et ce à la différence du judaïsme (représenté par le troisième serviteur) qui s’ est refusé à toute mission auprès des non juifs et est resté de ce fait une petite communauté attachée à conserver le dépôt qu’elle a reçu. L’Evangile ne dit nullement que l’aptitude à s’enrichir est en elle-même louable. Bien au contraire (Mat. 19, 14 ; Luc 6,24).

La conception biblique de la richesse Les mots hébreux signifiant « argent », « richesse » ont des racines significatives. La première racine possible est « avidité ». De fait, l’argent est objet d’avidité. La deuxième est « sang ». Le sang, c’est le flux qui irrigue un corps. De même, l’argent est fait non pour être thésaurisé, mais pour circuler et irriguer le corps social. La troisième racine est « amour ». Aimer, dans la mentalité hébraïque, c’est reconnaître sa dette vis-à-vis d’un tiers. De même, la richesse est vue comme une dette. Être riche, c’est être endetté vis-à-vis de ceux qui sont moins riches que vous : plus on est riche, plus on est endetté. Donner à plus pauvre que soi, c’est en fait s’acquitter d’une dette à son égard. Dans le même sens, Basile de Césarée , théologien du IVème siècle après J.C. a écrit ce texte percutant : Celui qui dépouille un homme de ses vêtements est appelé un voleur. Et celui qui laisse le malheureux sans vêtement a droit aussi au nom de voleur. C’est à l’homme nu qu’appartient le manteau que tu gardes dans ton coffre ; c’est au va-nu-pieds qu’appartient la chaussure qui pourrit chez toi ; c’est au besogneux qu’appartient l’argent que tu caches pour toi dans tes coffres. Le commandement « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » va également dans le même sens. En fait le texte de Lévitique 19,18 doit être traduit : « Tu aimeras pour ton prochain comme toi-même1 » ; autrement dit : tu aimeras pour ton prochain qu’il soit comme toi-même. Aimer son prochain, c’est lui reconnaître le droit d’être « comme moi-même » (c’est-à-dire qu’il ait la même richesse et le même statut) et agir de telle sorte qu’il en soit ainsi. Aimer , ce n’est pas un acte de générosité, mais plutôt de justice.

Keynes, les lys des champs et la condamnation de la thésaurisation. La parabole du riche insensé (Luc 12, 13-20) rapporte l’histoire d’un homme qui amasse ses récoltes dans des greniers de plus en plus grands en se donnant pour projet de pouvoir, le moment venu, se reposer en profitant de sa richesse. Mais, poursuit la parabole, « Dieu lui dit alors : insensé ! Cette nuit même ton âme te sera redemandée. Et ce que tu as préparé, pour qui sera-ce ? » Et, à la suite de cette parabole, Jésus fait l’apologie des « lys des champs qui ne travaillent ni ne filent » et vivent sans souci du lendemain (Luc 12, 22-33). L’économiste Keynes (1883-1946) a souvent fait référence à cette image des lys qui jouissent du moment présent et ne thésaurisaient pas en vue d’un avenir hypothétique et aléatoire. « L’avarice est un vice… Nous honorons ces gens vertueux qui savent jouir immédiatement des choses, les lys des champs qui ne peinent ni ne filent ». L’argent n’a pas à être thésaurisé et accumulé ; il ne vaut que s’il est échangé contre des biens utiles ou procurant du plaisir pour soi ou pour les autres. « L’amour de l’argent comme objet de possession, distinct de l’amour de l’argent comme moyen de goûter aux plaisirs et aux réalités de la vie, sera reconnu pour ce qu’il est : une passion morbide… dont on confie le soin aux spécialistes des maladies mentales » (La pauvreté par l’abondance, Gallimard 2002). Alain Houziaux


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