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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Les thèses de Pomeyrol : un acte de résistance spirituelle pour aujourd’hui ?

jeudi 6 octobre 2011, par :

Les thèses de Pomeyrol ont été rédigées, à une dizaine de jours prêt, il y a 70 ans exactement. Mon engagement à la CIMADE n’y étant pas étranger, j’ai toujours tenu ce document comme un moment fondamental dans l’histoire de la CIMADE. C’est Madeleine Barot, la figure historique de la CIMADE, qui rappelait sans cesse combien ce texte les avait accompagné bien longtemps après la période de la guerre. Pendant longtemps j’ai moi-même eu l’idée simple qu’il suffirait de les réactualiser pour susciter un engouement de combat. Mais au fond, je me rends compte aujourd’hui et j’y reviendrai dans mon propos, que je passais à coté de l’essentiel qui au fond résidait moins dans le texte que dans la démarche.. Tout ceux qui me connaissent bien savent que je ne suis pas historien. Je suis avant tout un activiste et un praticien. Mais, parce que je sais que beaucoup ne connaissent pas ces thèses, je vais brièvement situer celles-ci dans leur contexte. Puis je vais tenter de faire une lecture de la démarche de ceux qui les élaborèrent. Enfin, je prendrai le temps d’ancrer cette démarche aujourd’hui, car c’est ce qui me semble important pour notre mouvement.

Les thèses de Pomeyrol ont été rédigées, à une dizaine de jours prêt, il y a 70 ans exactement. Mon engagement à la CIMADE n’y étant pas étranger, j’ai toujours tenu ce document comme un moment fondamental dans l’histoire de la CIMADE. C’est Madeleine Barot, la figure historique de la CIMADE, qui rappelait sans cesse combien ce texte les avait accompagné bien longtemps après la période de la guerre. Pendant longtemps j’ai moi-même eu l’idée simple qu’il suffirait de les réactualiser pour susciter un engouement de combat. Mais au fond, je me rends compte aujourd’hui et j’y reviendrai dans mon propos, que je passais à coté de l’essentiel qui au fond résidait moins dans le texte que dans la démarche.. Tout ceux qui me connaissent bien savent que je ne suis pas historien. Je suis avant tout un activiste et un praticien. Mais, parce que je sais que beaucoup ne connaissent pas ces thèses, je vais brièvement situer celles-ci dans leur contexte. Puis je vais tenter de faire une lecture de la démarche de ceux qui les élaborèrent. Enfin, je prendrai le temps d’ancrer cette démarche aujourd’hui, car c’est ce qui me semble important pour notre mouvement.

Je commencerai ce survol historique par citer trois dates essentielles : le premier statut des Juifs en octobre 1940, la création du Commissariat aux questions juives le 29 mars 1941 et deuxième statut des Juifs le 2 juin de la même année. Le premier statut des Juifs provoqua des discussions entre les membres du Conseil national de l’E.R.F. et un échange de correspondance entre Marc Boegner et les présidents de régions de la zone sud. Dès l’automne 1940, de nombreux protestants demandèrent avec insistance une intervention de leur Église auprès du gouvernement et une déclaration publique. Le pasteur Marc Boegner préféra observer la plus grande réserve. Il estimait que les conversations personnelles avec certaines personnalités responsables étaient plus efficaces. Et ce, même si la lettre au grand rabbin en mars 1941, qui fut rendu publique, devint une date importante dans la chronologie de la défense des juifs persécutés. Il faut dire que c’était effectivement le premier geste en leur faveur parmi les différentes Églises chrétiennes en France. Néanmoins, malgré cette attitude qui, aujourd’hui, peut nous paraître sans ambiguïté, plusieurs l’estimèrent insuffisante et souhaitaient une déclaration plus vigoureuse comparable a celles des Églises protestantes hollandaises, car ils étaient alarmés et inquiétés par la création du Commissariat et par le second statut des juifs. Cet état d’ esprit n’est certainement pas étranger a la réunion de Pomeyrol.

Deux personnes semblent être à l’origine de cette rencontre : Madeleine Barot et Wilem Visser’t Hooft. Madeleine Barot, secrétaire générale de la CIMADE. Il est à peine nécessaire de préciser que depuis octobre 1940, la CIMADE est présente dans les camps d’internement de la zone sud, confrontée quotidiennement à la situation scandaleuse des étrangers, des apatrides, des juifs et déjà à l’angoisse et à la souffrance de leur avenir incertain. Willem Visser’t Hooft, ancien secrétaire général de la F.U.A.C.E. (Fédération Universelle des Associations Chrétiennes d’Étudiants), est depuis 1938 secrétaire général du C.O.E. Ses amis sont nombreux parmi les « post-fédératifs » français, et en particulier a Lyon, Nîmes et Montpellier. Comme il connaît bien les français, il prend au sérieux le « mythe Pétain » et la séduction du « vainqueur de Verdun », et il se demande, à juste titre, si l’Église de France sera capable d’avoir une prédication fidèle et si l’Église pourra résister.

Lorsque Visser’t Hooft et Barot invitent ces quelques laïcs et pasteurs à venir à Pomeyrol, ils n’ignorent pas que ceux qu’ils réunissent ont refusé le nouveau régime dès ses débuts ou, à tout le moins, ont marqué leur défiance à son égard Il faut souligner aussi que ceux qui composent ce groupe n’ont pas de « mandat ». Ils mènent une réflexion spontanée, à partir de la base, à destination des membres de l’Église. La seule compétence de cette équipe, c’est sa compétence théologique. Et, tous sont imprégnés, bien sûr, des deux lettres de Karl Barth qui circulent partout dactylographiées.

Le projet des thèses est clairement indiqué, il s’agit « de rechercher ensemble ce que l’Église doit dire aujourd’hui au monde ». Certainement que pour plusieurs participants le projet devait être d’arriver à la constitution d’une « Église confessante » à l’image de la hollandaise ou de la norvégienne Au delà de la confession de foi évidente, par confessant il faut entendre celui qui prend une décision qui peut lui coûter, qui, en tout cas, n’est pas automatiquement acceptée par la société environnante.. En tout cas, la confession de foi de Barmen n’était certainement pas absente des mémoires des participants de Pomeyrol. La présentation typographique sous forme de « thèses » précédées de textes bibliques, soigneusement choisies, y renvoie explicitement.

Un seul thème parcours les thèses : les rapports de l’Église et de l’État, ainsi que la légitimité d’une parole publique de l’Église. La thèse 1 avec la formule « II n’est qu’un seul Seigneur de l’Église et du monde, Jésus-Christ, Sauveur et Roi » rappelle Barmen et le fondement christologique de la position des auteurs. Avec une référence à l’universalité. C’est pourquoi l’Église doit dire quelque chose au sujet de ce qui se passe dans le monde. La thèse 2 affirme la responsabilité de toute l’Église, « en tant que communauté », de juger, parler et agir chaque fois que, dans une société donnée, « les commandements de Dieu (qui sont le fondement de toute vie en commun) sont en cause ». La thèse 3 explicite pratiquement les modalités de cette responsabilité de l’Eglise. La thèse 4 défend la précédence de l’éthique sur le politique. « La justice grandit un peuple, mais le pêché est la honte des nations » (Prov 14,34). Les trois dernières thèses appliquent cet enseignement à la situation concrète du moment. C’est ainsi que la thèse 5 affirme fortement les limites de l’obéissance à l’Etat. Le loyalisme des chrétiens envers l’ Etat « est ordonné et subordonné a l’obéissance due à Dieu seul » (Actes 5,29 : « Il faut obéir a Dieu plutôt qu’aux hommes » ). Quant a la thèse 6, c’est celle qui va le plus loin, en rappelant le respect des « libertés essentielles » de l’être humain que doit garantir un Etat juste. Discrimination injuste, délation, arbitraire : les allusions au statut des juifs et des déportés sont claires. Les citations bibliques sont nettes : « Si tu vois dans une province le pauvre dépouillé, le droit et la justice bafoués, ne sois pas surpris. On te dira qu’au-dessus d’une autorité, veille une autre autorité, et ainsi de suite. On invoquera l’intérêt général, et le service du roi » (Qoheleth 5,7-8). Référence contre l’’excuse séculaire : « Désolé, je ne fais qu’obéir aux ordres » énoncé par tous ceux qui exécutent des taches indignes de l’humanité Les deux dernières thèses, enfin, traitent de l’antisémitisme et de la collaboration. La thèse 7 élève une protestation solennelle contre tout statut rejetant les juifs hors des communautés humaines Nous avons là la seule condamnation publique faite par des chrétiens du second statut des juifs, avant que les Cahiers du Témoignage chrétien ne prennent le relais en novembre 1941. Enfin l’appel de la dernière thèse à la « résistance à toute influence totalitaire et idolâtre considérée comme une nécessitée spirituelle » est explicite sans besoin d’autres commentaires.

La portée du texte fut immédiate. Dès le lendemain de leurs rédactions, un Congres de la Post-Fede succéda immédiatement à ce groupe dans les bâtiments de Pomeyrol. Par ailleurs, dès son retour a Genève, Visser’t Hooft publie ce document dans le SOEPI (service œcuménique de presse) du mois d’octobre, en français et en anglais. Un rapport du pasteur Charles Westphal consacré aux « thèses de Pomeyrol », sera présenté durant le Synode régional d’Annecy en octobre. La centaine de délégués approuve à l’unanimité l’ordre du jour et en recommande l’étude aux paroisses. Le Conseil national de l’E.R.F. décide le 20 janvier 1942 que ces « thèses » seront envoyées a tous les présidents de Conseils régionaux. Voilà, pour faire bref, dans les mois qui suivirent.

Au demeurant, elles ne donnèrent pas naissance à une « Eglise confessante ». Par contre, et c’est sur ce point que je tiens à insister aujourd’hui, elles sont à l’origine de la résistance spirituelle d’un grand nombre et elles vont devenir la trame de la réflexion et de l’action des mouvements de jeunesse et de beaucoup de chrétiens.

Ce que je dis là, à propos des thèses, nous pourrions le dire avec la même force pour l’initiative du Père Chaillet et de ses amis dans la création, quelques semaines après les thèses, c’est à dire en novembre 1941, des cahiers clandestins du Témoignage chrétien. D’ailleurs, le terme est apparu dans le sous-titre des numéros des Courriers de TC : Lien du front de résistance spirituelle contre l’hitlérisme. Il nous faut retenir cela : Les deux initiatives, les thèses et les cahiers, sont des prototypes et des archétypes de la résistance spirituelle. Chacun à sa façon différente surent donner à cette expression une portée historique dépassant de loin la conjoncture de la période de la guerre. Les deux initiatives en sont, encore aujourd’hui, des modèles et des références d’ordre intemporel. Derrière le mot résistance, il y a la notion de défense de son être et de son identité en même temps que le refus de se soumettre, autrement dit la volonté de dire non. La spécificité de cette forme de résistance, c’est d’être un combat mené au nom de la foi chrétienne, avec les « armes de l’esprit », et ici, dans le cas particulier, contre le national-socialisme et son régime d’essence néo-païenne. Ce sursaut de la conscience n’est donc ni politique, ni nationaliste, ni anti-allemand, mais d’inspiration universaliste, dépourvu de haine de l’ennemi, procédant d’un refus de laisser ce dernier domestiquer l’âme du vaincu afin de s’assurer de sa soumission. Le combat à mener impliquait, par conséquent, comme le précise la dernière thèse, une « résistance à toute influence totalitaire et idolâtre considérée comme une nécessitée spirituelle ». Le premier des Cahiers de Témoignage chrétien précisera quand à lui que ce combat consiste à « éliminer toute complicité dans la pensée, dans les jugements et dans la conduite avec le système de valeurs qui nous pervertit en nous enlevant notre âme ».

C’est d’une étonnante actualité. C’est pour cela qu’au delà de l’histoire des thèses de Pomeyrol, au-delà de leurs contenues, certes fondamental et incontournable, je crois que c’est la démarche menant à la résistance spirituelle qu’il nous faut prendre en compte.

Au départ, la résistance spirituelle c’est une idée simple dans un contexte particulier : en un pays anesthésie par l’effondrement de 1940 et soumis aux prédications résignées d’un vieux maréchal, la priorité consistait à mettre en garde non seulement les chrétiens, mais aussi l’ensemble des Français, contre le danger mortel que représentait le nazisme. En face d’un système d’oppression totalitaire, menaçant à la fois par sa doctrine et par son action le premier impératif était de porter témoignage des valeurs spirituelles, tant chrétiennes qu’humaines. L’engagement de ces chrétiens décidés de témoigner de leur foi se retrouve bien dans les thèses. On y note :
- un refus déterminé de ne pas céder à l’emprise d’une idéologie sur les consciences ;
- une exigence de vérité et de justice dans un monde emmuré par la propagande, le mensonge, l’ignorance volontaire et le silence complice ;
- la conviction que rien de ce qui touche au sort de l’homme n’est étranger au chrétien.

Cette démarche s’est donné, de fait, trois cibles et objectifs à combattre : D’abord le racisme, avec son refus de reconnaître à chaque être humain une même nature et une même dignité, avec son culte du sang et de la force, avec son mépris et sa volonté d’élimination des juifs. En deuxième lieu, la religion du surhomme incarné par le modèle de l’Aryen appelé à dominer le monde en imposant sa loi supérieure. Enfin, la violence barbare exercée au détriment des faibles dont le sort est de subir la loi d’un peuple supérieur.

Si la résistance spirituelle avait une mission et un sens, comme nous l’enseigne les thèses, c’était de s’opposer au totalitarisme non point par l’action militaire, mais par des armes intérieures. Ce qui ne l’empêchait point en même temps de s’investir dans le temporel. En conséquence, là où régnait le mépris de l’homme systématiquement bafoué par les tyrannies contemporaines, le chrétien se devait d’être a l’avant-garde du combat pour la défense de la personne humaine. En d’autres termes, sa mission était de travailler a restaurer l’humain dans un univers de négation de l’homme. L’enjeu majeur : sauvegarder l’humain dans un monde de destruction de l’homme.

Il me semble pouvoir dire, à partir de mon propre engagement, qu’il y a une nécessitée à revitaliser la résistance spirituelle. Pour éliminer toute complicité dans la pensée, dans les jugements et dans la conduite avec un système de valeurs qui nous pervertit nous avons pour impératif de redonner force à cette forme de résistance. Il y a là ce qu’il faut pour combattre les idoles modernes qui accompagnent et se dissolvent indistinctement dans les idoles traditionnelles de la puissance et de l’argent . Pour reprendre les trois cibles et objectifs que les rédacteurs des thèses ont mises en exergue, je poserai trois questions :
- Pensons nous que le racisme, avec son refus de reconnaître à chaque être humain une même nature et une même dignité à disparu de l’actualité ?
- Ne sommes nous pas « anesthésié » à notre tour par la religion d’une forme de « surhomme » incarnée par le modèle du démocrate occidental appelée à dominer le monde en imposant la loi supérieure du marché ?.
- Avons nous éradiquée la violence exercée au détriment des faibles qui s’exprime, non seulement par des guerres impérialistes, mais aussi par des dérèglements climatiques ou des catastrophes écologiques ?

Ces questions se posent avec acuité. Mais peut-être aurons nous du mal à y répondre tellement il y a une très grande pauvreté, sinon un quasi néant, dans le “débat” actuel des idées par rapport à l’ampleur extraordinaire des événements qui nous bouleversent. Ce néant n’a rien a envier à l’état d’anesthésie générale qui dominait lorsque nos anciens se sont réunis à Pomeyrol ou qui lorsque d’autres s’engageaient dans l’aventure de Témoignage Chrétien. Nous sommes dans un déséquilibre identique. Et c’est justement ce déséquilibre qui rend très difficile l’analyse de ces événements gigantesques. Et nous nous retrouvons avec une « analyse » qui est réduite à des astuces plus ou moins sophistiquées de comptable (l’économisme des “marchés” et autres rebonds de la bourse à Paris ou NY), au ressassement de maux des plus douteux (de l’obsession de l’islamisme, à celle du terrorisme ou aux références au fascisme d’antan), aux lieux communs portés par des peoples extravagants comme par exemple BHL, à la gravité grotesque et pesante de sujets sociaux livrés en boucle (“exclusion sociale”, l’immigration, etc.), et ainsi de suite et sans fin, tant l’interprétation faussaire du néant semble fasciner l’esprit moderniste. Cette pauvreté des idées est d’autant plus surprenante que les événements s’éclairent par eux-mêmes, ainsi que le désordre et la confusion extraordinaires qui les caractérisent. L’aveuglement des esprits et la vacuité des débats d’idées illustrent bien entendu cette situation où la question même de la cause et de la signification de la crise générale est complètement dépassée, obsolète. Nous vivons les temps d’une civilisation qui se tord sur elle-même, qui s’agite frénétiquement, qui se débat dans ses contradictions mortelles, et qui, surtout, refuse absolument de constater qu’elle est la propre cause de bien des maux. Nous devrions, parce que nous avons derrière nous une forte source de réflexion historique, réaliser que cette pauvreté est notamment et chronologiquement due au fait que tout a été dit sur notre crise centrale depuis un siècle au moins. Dans notre frénésie à faire nouveau et à ignorer les considérations plus anciennes que nous jugeons nécessairement “dépassées”, nous ne pouvons alors que faire beaucoup plus pauvre, infiniment plus bas que nos arrière et arrière-arrière-grands parents, et donc nourrissant monstrueusement ce déséquilibre puisque les événements ont pris l’ampleur que laissaient deviner les jugements en question. Qu’on en juge, par exemple, avec la conclusion d’une conférence sur la métaphysique que donnait le très peu fréquentable orientaliste René Guénon à la Sorbonne, le 17 décembre 1925 : « La supériorité matérielle de l’Occident moderne n’est pas contestable ; personne ne la lui conteste non plus, mais personne ne la lui envie. Il faut aller plus loin : ce développement matériel excessif, l’Occident risque d’en périr tôt ou tard s’il ne se ressaisit à temps, et s’il n’en vient à envisager sérieusement le “retour aux origines”, suivant une expression qui est en usage dans certaines écoles d’ésotérisme islamique. De divers côtés, on parle beaucoup aujourd’hui de “défense de l’Occident” ; mais, malheureusement, on ne semble pas comprendre que c’est contre lui-même surtout que l’Occident a besoin d’être défendu, que c’est de ses propres tendances actuelles que viennent les principaux et les plus redoutables de tous les dangers qui le menacent réellement. Il serait bon de méditer là-dessus un peu profondément, et l’on ne saurait trop y inviter tous ceux qui sont encore capables de réfléchir. » On ne voit pas qu’il faille retirer un mot ni en ajouter un autre, pour trouver commentaire plus approprié à notre situation, dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Mesure pour mesure, faiblesse de la pensée pour faiblesse de la pensée, si dans la logique qui a mené aux thèses de Pomeyrol il y a clivage c’est dans notre attitude qui consisterait à affirmer qu’il y aurait une vision manichéenne organisé en “deux côtés” et qu’il y aurait nécessité pour nous de nous situer de l’un des deux : la bougie ou le nucléaire, l’ouverture ou la fermeture des frontières, la guerre ou la dictature, ect... Le contexte actuel nous démontre que nous sommes loin du compte. La guerre en Libye est un exemple que je choisirai parmi d’autres. Dans tous les cas, c’est une bonne chose de voir un dictateur tomber en Libye, en Egypte, en Tunisie ou ailleurs... Mais il est pénible de voir que dans l’exemple libyen, l’entrée des insurgés à Tripoli s’est faite sous les bombardements de l’OTAN. Par les mêmes forces militaires des pays qui bombardent et massacrent en Afghanistan et en Irak et qui protègent le colonialisme israélien. Par les mêmes forces militaires des pays qui soutenaient, il y a quelques mois à peine, les mêmes dictatures arabes aujourd’hui renversées. Il faudra bien un jour nous expliquer cette contradiction parmi tant d’autres. Il est probable que la crise libyenne se développera ailleurs.. Par exemple à travers la situation en Syrie, où elle aura certainement et évidemment d’autres développements. Mais le plus accablant dans tout cela, c’est de voir à quel point la perversité de la politique occidentale actuelle est arrivée à construire, notamment par une campagne médiatique de propagande d’une violence intense, un faux dilemme, qui est celui ci : ou le droit d’ingérence et donc la démocratie sous protectorat occidental, où la dictature et la tyrannie. Mais surtout, il est extraordinaire qu’on fasse de ces événement une “bataille pour la démocratie” ; en avançant comme si la vertu de démocratique était une sorte de donnée transcendante, et surtout en agissant comme s’il n’y avait aucun doute sur le fait de savoir qui est vraiment un vertueux démocrate. Sans évoquer le fait que la justesse de la fin n’autorise pas l’emploi de n’importe quel moyen (en particulier celui de l’absolu violence) pour y parvenir. Nous savons, notamment après les régimes totalitaires et les dictatures arabes entre autre , que les moyens de la violence ne peuvent jamais construire une société de justice et de paix. Notre attitude est d’affirmer qu’il n’y a aucune « bonne » raison, face à ces deux côtés d’être de l’un des deux... Et ce qui vaut pour la crise libyenne vaut pour d’autres crises tout aussi grave. Notre attitude du refus de “prendre parti” est absolument le contraire du désengagement ou de l’indifférence. Au contraire, le fait de vivre dans le monde, qui n’est ni capable de se conserver lui-même, ni capable de trouver des remèdes à sa situation tant matérielle que spirituelle, est d’abord et avant tout un scandale pour notre raison politique comme pour notre foi. Et il doit le rester. Car c’est justement ce qui nous « met en situation » pour agir : Au fond si je devais retenir, 70 ans après, quelque chose des thèses de Pomeyrol c’est cette démarche qui permis l’émergence de la résistance spirituelle. Cette résistance manque aujourd’hui. Pourtant, c’est bien cette résistance qui nous permettra de vivre, d’être enthousiaste tout en combattant sur les fronts divers des idolâtries nouvelles. C’est bien cette résistance qui nous permettra d’assumer de la façon la plus concrète possible la tension du péché du monde et de la grâce dans laquelle nous sommes pris. Et l’acceptation de cette tension, parce qu’elle n’est ni mensonge ni faux semblant, fera de nous des signes vivants, réels et toujours renouvelés au milieu du monde profondément « anesthésié »..

Jean-Paul NUÑEZ Journée du Christianisme Social Paris 1er octobre 2011

Sources : Bolle Pierre, Gode Jean (sous la direction de), Spiritualité, théologie et résistance. Yves de Montcheuil, théologien au maquis du Vercors Presses Universitaires de Grenoble, 1988 ENCREVÉ, André et POUJOL, Jacques, Les protestants français pendant la seconde guerre mondiale, actes du colloque de Paris (19-21 novembre 1992)- Supplément au Bulletin de la SHPF, SHPF, Paris, 1994 Renée et François Bédarida, « La Résistance spirituelle, 1941-1944 : Les cahiers clandestins du « Témoignage Chrétien »., Paris, Albin Michel, 2001

  • #1 Le 7 octobre 2011 à 13:48, par ROCHE Andrée JulieL

    MERCI JEAN-PAUL de nous faire profiter des journées du CHRITIANISME
    social ET SURTOUT DES THESES DE POMEYROL, dont j’ai souvent entendu parler mais jamais eu les détails.

    JE SUISd’autant plus intéressée que je suis de la génération d’avant guerre (1924 - 87 ans bientôt) et que la RESISTANCE et ses tribulations
    m’ont amenée à côtoyer des protestants HEROIQUES (le mot n’est pas trop fort !), et que j’ai opté pour les Parpaillots après la guerre !
    Continuons à RESISTER et à nous INDIGNER !!!
    AMITIE CIMADIENNE
    andree ROCHE - 13014 MARSEILLE


  • #2 Le 16 octobre 2011 à 07:47, par Robin

    Les thèses de Pomeyrol peuvent être lues dans un autre article de ce site :
    http://www.christianismesocial.org/Il-y-a-70-ans-les-theses-de.html


  • #3 Le 16 octobre 2011 à 10:54, par Gabriel CHEL

    Merci pour ce beau texte éclairant et qui appelle à la réflexion et à l’action.

    Cependant lorsque tu ("je dis tu à tous ceux que j’aime, je dis tu à tous ceux qui s’aiment" citation de mémoire de Jacques Prévert) écrits : "il y a une très grande pauvreté, sinon un quasi néant, dans le “débat” actuel des idées par rapport à l’ampleur extraordinaire des événements qui nous bouleversent." je ne suis pas d’accord.

    A ce sujet je t’invites ainsi que tous nos lecteurs à lire notamment "la Grande Régression" de Jacques Généreux.

    Pour tout comprendre ou presque sur notre monde globalisé.
    Généreux est non seulement généreux mais génial.
    Tout est dit tout est montré tout est éclairé
    tous les mécanismes à l’œuvre sont mis à jour, décortiqués et expliqués...
    toute l’histoire de cette domination du fric (délibérément voulue et mise en œuvre) est montrée.

    Livre très bien écrit, percutant, d’une grande intelligence
    d’un grand pédagogue qui rend compréhensible notre monde.

    Généreux est un économiste, prof à Sciences Po,
    mais pas besoin d’avoir des connaissances en économie pour comprendre ce livre,
    tout est expliqué, il suffit de savoir lire.

    Je n’ai pas encore lu (mais je ne vais pas tarder à le faire) son dernier livre "Nous on peut !" dans lequel il avance des solutions pour reprendre le pouvoir aux banques et faire une politique construisant un monde moins injuste et plus fraternel et dans lequel l’avenir pour tous est possible.



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