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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Article publié

la dette - une richesse 3

Dette économique, dette morale

jeudi 27 juin 2013

Bernard Piettre invite à réfléchir sur la dimension économique de la dette

Introduction : Le capitalisme a vidé le mot « dette » de son sens moral

Le capitalisme, peut-être dès ses origines, à coup sûr dans ses développements récents - en particulier après la chute du mur de Berlin, et la dérégulation du système financier - a contribué à faire perdre à la notion de dette son sens moral. Rembourser ses créanciers constitue une nécessité économique - car on risque de devenir toujours plus dépendant de son créancier - mais aussi une obligation morale. Or la dette des États dont on parle abondamment ces derniers temps, la dette de la Grèce par exemple, est imposée au peuple d’une façon très contraignante, pour ne pas dire violente, car les peuples ne sont pas directement responsables des dettes des États.

Pensons à l’endettement des pays en voie de développement. Bien des États ont été mis en demeure d’emprunter à plus riches qu’eux pour participer à un commerce mondial que ceux-ci ont organisé en réalité à leur profit. Et si des États pauvres se sont laissés abuser, c’est tout au plus du fait de la complicité de certains de leurs dirigeants qui y ont trouvé leur intérêt au seul détriment de leur peuple. Le prétendu développement des pays pauvres a contribué à bien des égards à leur appauvrissement (abandon des cultures vivrières au profit de cultures d’exportation, appauvrissement des sols, suppression des ressources locales, exploitation des sous-sols pour les besoins de pays riches, c’est-à-dire pour le profit d’entreprises censées satisfaire les besoins de consommation effrénée des habitants des pays riches – ces habitants étant sommés à leur tour de consommer... ).
Le même mécanisme s’étend à l’Europe du Sud. Les États comme la Grèce, l’Espagne ont été incités à développer leur croissance, et donc à s’endetter auprès des pays du Nord de l’Europe ou des États-Unis, et ils paient aujourd’hui, certes l’incurie et l’irresponsabilité de leurs gouvernants, mais aussi les effets de la crise bancaire qui a frappé les États-Unis en 2008 et qui a touché l’ensemble du système bancaire mondial.
Et cette crise aux États-Unis est due aussi à la tentative d’organismes financiers de gagner de l’argent aux frais des plus faibles : des caisses d’épargne malhonnêtes ont eu l’idée de proposer des crédits à la population la plus pauvre pour les inciter à acheter dans l’immobilier. Les crédits étaient attractifs ; mais ils mettaient les acheteurs dans une situation de dépendance complète à l’égard des organismes prêteurs ; et comme il s’agissait de prêts hypothécaires, ces organismes récupéraient de toute façon les maisons, si les acheteurs n’étaient plus en mesure de rembourser. D’autre part, comme il y avait beaucoup d’acheteurs, les prix de l’immobilier ne cessaient d’augmenter ; on offrait alors de nouveaux crédits permettant aux nouveaux acheteurs d’acheter à des prix plus élevés, en encaissant ainsi toujours plus de remboursements... jusqu’à ce que les emprunteurs ne puissent plus rembourser, et jusqu’à ce que les prix s’effondrent. Bref, ici la dette du client « pigeonné », du client abusé à l’égard de son créancier frauduleux n’a plus rien de moral.
Regardons de plus près comment s’articulent dette économique et dette morale.

1. La justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû (Aristote)

Le mot dette peut avoir un sens exclusivement moral (quand il s’agit de la dette qu’on peut avoir à l’égard d’un parent, d’un maître, de quelqu’un qui nous sauvé la vie ou sauvé de la déchéance, etc.). La dette ici est infinie. La reconnaissance est sans limite.
La dette peut avoir un sens économique, et pourtant elle n’en pas moins un sens moral dans le même temps. Quand je dis que je dois de l’argent par exemple à mon boucher, à mon boulanger, ou à la personne que j’emploie, à un salarié, l’expression « je dois » nous renvoie bien à la notion de « devoir », avec toute sa connotation morale.
Supposons que j’aie acheté de la viande l’autre jour chez mon boucher, mais que j’aie découvert au dernier moment que je n’étais pas en mesure de payer ; celui-ci me fait confiance et m’accorde un délai de paiement ; je me fais un devoir de le payer aussi tôt que possible ; et si je venais à oublier de le faire, j’en serais honteux.
Je peux me trouver aussi dans la situation pénible de ne pouvoir payer la viande que j’achète, parce qu’en réalité je n’en ai pas les moyens pour l’instant, et comme je dois cependant nourrir ma famille, je me trouve dans la nécessité de faire crédit ; on sait la honte qui accompagne celui qui vit ainsi dans la pauvreté, étant réduit à demander crédit, sans être sûr de pouvoir payer son boucher.
Enfin, je me sentirais coupable de ne pas payer comme il convient mes employés, et d’une manière générale de ne pas donner aux uns et aux autres l’argent qui leur est dû. Les sentiments moraux accompagnent nécessairement – et très humainement – les relations d’argent entre les individus. On dit bien qu’on doit honorer ses dettes, comme si le fait de se trouver dans l’incapacité de les rembourser mettait son honneur en jeu.
La notion de dette est au cœur des relations inter-humaines. Elle nous renvoie plus fondamentalement à la notion de justice, laquelle comporte à la fois un sens moral et un sens juridique.
Rappelons la définition de la justice par Aristote : « La justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû ». Cette définition est au fondement de la philosophie du droit romain – la formule latine, inspirée par Aristote, devenant suum cuique tribuere.
La justice consiste alors dans une équivalence entre deux termes, par exemple
- à tel travail, tel salaire,
- à tel bien échangé, tel prix ;
- mais aussi à telle faute, tel châtiment
- à tel mérite, telle récompense.
Le principe d’équivalence peut consister en une stricte égalité : égalité d’un partage par exemple, égalité des salaires pour un même travail, égalité de salaire entre un homme et une femme ; ou bien en une égalité de proportion, et donc en une juste inégalité : la récompense sera d’autant plus grande que le mérite est grand (c’est l’inégalité de notation d’un travail rendu à l’école).
Selon Aristote cette justice est mesurable, non certes scientifiquement, mais si nous faisons appel à notre sagesse (notre prudence, phronèsis), à notre capacité de discerner la juste mesure, qui est une vraie vertu intellectuelle au service de l’action. C’est celle qu’on attend d’un juge, d’un homme politique. En économie, la question du juste prix est essentielle. On la fait dériver aujourd’hui, grossièrement, de la loi de l’offre et de la demande en cours. Je peux, en fonction de cours des prix, reconnaître si un commerçant me vole ou non, etc.
Tout cela est très concret ; nous le vivons au quotidien ; on peut trouver injustes certains salaires de misère, ou bien le salaire mirobolant de certains hommes d’affaire, ou encore le prix exorbitant de certaines marchandises ou de certains loyers, etc. Nous pensons pouvoir nous référer à l’idée raisonnable d’une équivalence entre prix et valeur d’une marchandise, entre salaire et travail ou service rendu, entre fautes et peines ou châtiments, etc. Savoir mesurer ce qui est dû à chacun est une vertu qui exige, non seulement une honnêteté morale, mais une rigueur de la raison. Nous mesurons des valeurs déterminées, quantifiables. Voilà ce que nous dit Aristote.
Certes, nous ne sommes pas ici sur le terrain de la dette purement morale, comme celle que nous pouvons avoir à l’égard de nos parents ou de nos ancêtres, à l’égard de Dieu, voire à l’égard de la nature (la question se pose depuis que l’homme est en train de détruire les équilibres naturels) ; car dans ce cas il s’agit d’une dette qu’on ne peut pas rembourser, où il existe une inégalité considérable entre celui à l’égard de qui nous sommes redevables de quelque chose d’infiniment précieux (la vie, l’être, que ce soit pour les parents, la Nature, ou Dieu) et nous-mêmes, où il existe une inégalité telle entre le créancier et le débiteur que les termes économiques deviennent inadaptés pour la qualifier. À cet égard, pour penser une dette purement morale, supra-économique, il faut peut-être se tourner vers l’Évangile. Songeons à la parabole de l’ouvrier de la onzième heure, payé comme les autres qui ont travaillé depuis le matin : voilà qui nous met du côté d’une justice divine, bien loin de la justice humaine telle que la pense Aristote. Cela ne retire rien à la valeur de ce que nous dit Aristote pour notre propos, quant au caractère moral et juridique d’une obligation économique.
La dette économique (devoir par exemple de l’argent à quelqu’un) se situe sur un terrain d’égalité : même si celui à qui j’ai emprunté est plus riche que moi, je vais pouvoir le rembourser de l’équivalent de ce que j’ai reçu (plus les intérêts, évalués selon le temps de remboursement). Cette dette n’a rien d’infini, elle est mesurable, quantifiable. La dette purement morale, surtout à l’égard de Dieu, elle, est infinie ; elle est de l’ordre d’une relation qualitative, non quantifiable.
Mais ce n’est pas parce que je suis sur le terrain d’un échange économique, mesurable, objectivement évaluable, que cet échange n’est pas qualitativement moral, et subjectivement vécu, éventuellement d’une façon douloureuse. Mieux, ne nous appuyons pas sur la religion pour fuir nos responsabilités humaines d’acteurs socio-économiques. Lorsque je paie le boulanger, je lui suis redevable du pain qu’il me donne, je m’acquitte de ma dette en le payant. Le patron est redevable à l’égard de l’ouvrier ou de l’employé pour son travail. Nous sommes redevables du travail aussi des autres, des services des autres, et nous essayons de devenir les obligés d’autrui par notre travail au sein de la société, par le rôle que noys y jouons, et les services que nous nous rendons. La vie économique joue évidemment un rôle primordial dans les échanges, non dans seulement dans la circulation des biens et de l’argent, mais dans la circulation d’une dette morale mutuelle. La dette économique est à intégrer dans cette dette sociale mutuelle.

2. Le capitalisme détruit l’équilibre des échanges

Les développements du capitalisme, depuis sa progressive émergence aux XVIe et XVIIe siècles jusqu’à sa fuite en avant récente après la chute du mur de Berlin, en passant par la révolution industrielle et les différentes crises du XXe siècle, ont eu pour effet d’altérer en profondeur les rapports humains, en les soumettant à la loi implacable d’échanges économiques dont la seule finalité est le profit – le profit d’une minorité au détriment du bien général - au point de compromettre l’avenir de la civilisation et de l’humanité. Ce langage n’est pas nouveau, il a même des accents marxistes - encore que Marx n’emploie guère le mot civilisation, et que les marxistes les plus patentés rechignent à invoquer les notions d’humanité (au sens moral du terme) ou d’humanisme.
Revenons à Aristote : Aristote dit que l’économie consiste en une acquisition de richesses, pour satisfaire des besoins, au sein de la famille et de la cité ; cette acquisition des richesses suppose production et échanges. L’argent est un équivalent général permettant d’équilibrer les échanges, d’apporter une mesure dans les échanges ; la circulation de l’argent contribue à cette égalité dans les échanges, et ainsi à la justice... Bien sûr, le commerce peut inciter au vol, mais une concurrence saine permet de viser un équilibre. Là où l’art d’acquérir de la richesse devient contre-nature, c’est quand l’argent, au lieu d’être un moyen d’échange, devient une fin en soi : quand on cherche à faire de l’argent avec l’argent, quand la circulation de l’argent n’a pas pour finalité de faciliter des échanges, mais d’enrichir certains au détriment des autres. L’exemple bien connu est le prêt à intérêt – dont on sait qu’il a été condamné par l’Église. Mais Aristote visait déjà ce qu’on appelle la spéculation... Que certains fassent de l’argent avec de l’argent, s’enrichissent à bon compte, cela contribue à en appauvrir d’autres, à produire de l’injustice.
D’une certaine façon, dès l’Antiquité, les germes d’un capitalisme étaient présents. Mais l’encadrement éthico-politique, les traditions profondes de la société étaient tels que le capitalisme n’a pas dégénéré au point que l’exception devienne la règle, que le principe du vol devienne la règle des échanges. Ou encore que la spéculation devienne comme aujourd’hui, non un aspect secondaire de l’activité économique, mais un de ses aspects essentiels, un de ses principes moteurs.
Aristote n’est pas un philosophe complètement dépassé. Keynes le citait en lui donnant raison. « Et même lorsqu’il était passé maître dans cet art, qu’il qualifiait de science morale, il (Keynes) continuait de considérer que l’économie était un moyen, et même seulement une technique, pour atteindre d’autres fins. Renouant avec la vision d’Aristote, et rompant de ce fait avec la tradition née de la constitution de l’économie politique comme discipline scientifique modelée sur la physique, Keynes considère que l’économique est subordonnée au politique et le politique à l’éthique, qui définit les fins dernières . » écrit Gilles Dostaler dans “Keynes et Bretton Woods” (1994).
Il est illusoire et trompeur de croire pouvoir couper l’économie de la morale (et de l’éthique) – je ne distingue pas entre éthique et morale - et de la politique, c’est-à-dire du champ humain des obligations sociales, morales, juridiques mutuelles qui tissent le lien social. Or cette illusion a été entretenue par les présupposés de l’idéologie libérale qui sous-tend le capitalisme.
Rappelons ces présupposés : laissons jouer la recherche par chacun de ses intérêts propres, laissons jouer la rivalité, la concurrence, laissons les égoïsmes jouer les uns contre les autres, et il en sortira une prospérité profitable à tous. Ces présupposés reposent sur des croyances peu rationnelles ; il n’est que de penser à la fameuse « main invisible » d’Adam Smith qui joue le rôle d’une quasi providence divine. En réalité ils reposent sur l’illusion qui consiste à penser que, de la poursuite égoïste par chacun de son intérêt, il sortira un bien commun, ou encore à imaginer qu’il suffit de laisser la vie économique s’auto-réguler pour qu’elle atteigne un équilibre optimal à terme (« l’équilibre de Pareto » par exemple), et ce à la limite sans le contrôle d’un État régulateur. Mais au fond, ces présupposés reposent sur l’illusion que l’homme pourrait progresser sans s’imposer, individuellement et collectivement, de limites morales (ou éthiques).

3. L’illusion d’une amoralité du capitalisme.

Ces illusions vont de pair avec une autre illusion fondamentale, celle qui consiste à croire que les acteurs économiques sont rationnels, chacun calculant au mieux ses intérêts, et que l’ensemble de l’activité économique est susceptible de devenir ainsi l’objet d’une science rationnelle, et comme telle amorale. Il existerait des réalités économiques comme il existe des réalités techniques qui seraient neutres. « Les sciences n’ont pas de morale ; les techniques pas davantage. Pourquoi l’économie, qui est à la fois une science et une technique, en aurait-elle une ? » - écrit Comte-Sponville dans le Le capitalisme est-il moral ? (Albin Michel 2004). Terrible méprise.
L’économie en tant que discipline autonome, qui est née à la fin du XVIIIe siècle, précisément dans le même temps que la montée du capitalisme, a prétendu à une certaine scientificité : et ce en considérant un homme abstrait - l’ homo economicus – producteur, consommateur, épargnant, etc. un homme dont le comportement économique est régi par le seul intérêt. Dès lors, des rapports d’intérêt entre les hommes il serait possible de dégager des règles rationnelles générales. Celles-ci fonctionneraient indépendamment de la volonté des hommes, tout comme les lois de la nature. On connaît en particulier la fameuse loi de l’offre et de la demande qui aboutit à terme à l’équilibre des prix, et qui permet avec le temps une régulation du marché (qu’il s’agisse du marché des biens, des services, du travail...).
On comprend en effet qu’un cultivateur abandonnera la culture du maïs si le cours du maïs s’effondre. Voilà en effet un comportement qui apparaît rationnel. On comprend qu’un propriétaire cherche à acquérir de nouveaux biens s’il sait que les loyers sont en constante progression et qu’on annonce en outre qu’ils vont encore augmenter. Son comportement s’explique si on admet qu’il est dans son intérêt de gagner plus d’argent. Là où le bât blesse, c’est que précisément l’appât de l’argent pour l’argent n’a rien de raisonnable, et même la fascination pour l’argent facile est à l’origine de comportements irrationnels. Et donc imprévisibles, outre qu’ils sont immoraux. Ils vont aussi nécessairement fausser une concurrence loyale. L’argent facile, ce n’est pas seulement celui qu’on tire de la spéculation financière, c’est aussi celui qu’on essaie de gagner facilement sur le dos des plus faibles. Comment peut-on dire que les pays les plus pauvres sont en concurrence loyale avec les pays les plus riches, par exemple ?
On a oublié en effet que gagner de l’argent sans le mériter par le travail (qui est censé constituer aussi une valeur morale bourgeoise), mais en spéculant sur la circulation d’argent, est moralement condamnable. D’autre part, faire de l’argent à partir de l’argent détruit les équilibres, fausse la concurrence ; car certains seront plus malins et plus malhonnêtes que d’autres ; et l’enrichissement des uns entraîne l’appauvrissement des autres. Cela aujourd’hui est plus vrai que jamais, maintenant que la vie économique est dépendante des aléas de la finance, c’est-à-dire des jeux en bourse, des jeux spéculatifs. La crise de 1929 était à l’origine une crise bancaire, consécutive à des jeux dangereux menés par des acteurs bancaires et financiers peu scrupuleux qui ont conduit au crash. Les mêmes causes produisent les mêmes effets avec la crise des subprimes en 2008, et la dérégulation insensée du monde de la finance (dont la responsabilité revient à des politiques, conduits par des motivations strictement idéologiques), depuis les années Reagan-Thatcher.
J’employais l’expression « jeux spéculatifs ». Les bourses ne sont jamais en effet que de grandes salles de jeux. On joue sur la circulation de l’argent, aujourd’hui mondiale, en anticipant la montée des cours pour acheter les titres dont on pensera qu’ils vont augmenter. On dit que les traders sont gagnés par les mêmes symptômes que ceux qui sont affectés par la pathologie du jeu, des jeux d’argent en particulier. Or les marchés financiers jouent un rôle considérable dans l’économie actuelle, et ce depuis une évolution qui date des années 80, ou disons de la fin des trente glorieuses. Comme je le rappelais, on a fait en sorte qu’ils puissent fonctionner le plus librement possible. On a donc laissé pleine licence à la spéculation sur les titres (actions, obligations, dettes, dérivés...) comme si celle-ci allait, par le libre jeu de la concurrence entre les acteurs financiers, permettre de produire toujours plus de richesses, selon les présupposés fondamentaux du libéralisme économique. On est arrivé à des aberrations sans nom : quand une entreprise affiche des bénéfices, on doit pouvoir en tirer plus d’argent encore, et ainsi les actionnaires poussent à une compression du personnel ou à des délocalisations.
Bref, l’activité économique est devenue un jeu profondément immoral mettant en outre des entreprises et des pays dans la pire des situations ; et d’autre part l’argent revient à une minorité d’individus de plus en plus restreinte, sans que cet argent accumulé soit réellement profitable à l’économie mondiale. Autrement dit, la soumission de l’économie au marché financier aboutit à sa dérégulation et à son appauvrissement. À cette destruction des équilibres que nous évoquions. Jacques Attali disait à propos de la finance : « la finance n’est plus au service de l’économie mais au service d’elle-même »
Je voudrais pour finir citer ce passage très éclairant du Manifeste des économistes atterrés (publié en 2012 par sept cents économistes d’horizons politiques différents) :
« L’erreur majeure de la théorie de l’efficience des marchés financiers consiste à transposer aux produits financiers la théorie habituelle des marchés ordinaires. Sur ces derniers, la concurrence est pour partie autorégulatrice en vertu de ce qu’on nomme la loi de l’offre et de la demande : lorsque le prix d’un bien augmente, alors les producteurs vont augmenter leur offre et les acheteurs réduire leur demande ; le prix va donc baisser et revenir près de son niveau d’équilibre. (…) Or pour le marché de la finance, la situation est radicalement différente. Quand le prix augmente, il est fréquent d’observer, non pas une baisse mais une hausse de la demande ! En effet, la hausse des prix signifie un rendement accru pour ceux qui possèdent le titre, du fait de la plus-value réalisée. La hausse du prix attire donc de nouveaux acheteurs, ce qui renforce encore la hausse initiale. Les promesses de bonus poussent les traders à amplifier encore le mouvement. Jusqu’à l’incident, imprévisible mais inévitable, qui provoque l’inversion des anticipations et le krach... »

Le capitalisme - dès lors que la recherche du profit en est le moteur et qu’il s’agit de faire de l’argent non un moyen d’échange, mais une fin en soi - pousse à des comportement irrationnels, et l’activité économique, dépendant du devenir chaotique des marchés financiers, devient elle-même imprévisible. L’économie, précisément parce qu’elle est humaine, trop humaine, ne saurait devenir une science ni une technique. Il convient de dénoncer le caractère immoral de ses acteurs les plus influents. Et de prendre des mesures politiques courageuses en conséquence.
La soumission de l’activité économique à l’illusoire efficience du marché financier, aboutit à fausser l’économie réelle, à pervertir les échanges, à les dénaturer, c’est-à-dire à supprimer ce qu’ils peuvent avoir d’humain. C’est ainsi que le capitalisme, en particulier dans ses dernières dérives financières, finit par retirer tout sens à la notion de dette.


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