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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Article publié

la dette - une richesse ? 6

La dette sous le visage de l’Autre

dimanche 30 juin 2013

Renée KOCH PIETTRE s’attache à la question de la dette au travers de trois étapes :
- Constater. Le double visage de la dette en 2012
- Comprendre. Un détour par l’histoire de la langue : le lexique indo-européen de la dette
- Remédier. Une lecture de Genèse 1-3

I. Constater. Le double visage de la dette en 2012

Qu’est-ce que la dette aujourd’hui ? Je l’envisage a priori, telle qu’elle m’apparaît dans l’actualité, de manière double :
- d’une part, il me semble évident que nos sociétés de gabegie, qui prélèvent sur les ressources de l’avenir, sont en dette : vis-à-vis des plus pauvres qu’elles dépouillent pour se maintenir elles-mêmes, vis-à-vis des animaux et des plantes, vis-à-vis des générations futures. Cette année, c’est au mercredi 22 août, trente-six jours plus tôt qu’en 2011, qu’est tombé le « Global Overshoot Day », la date où l’humanité franchissait la ligne rouge de sa consommation annuelle possible de ressources renouvelables, ce qui veut dire que depuis le 22 août notre consommation entame les réserves de l’an prochain et rétrécit l’avenir. Ou, pour employer une autre image, que l’humanité s’est engouffrée dans un goulot d’étranglement. Le plus grand gaspilleur est aujourd’hui le minuscule Qatar : il faudrait 5 planètes, nous dit-on, juste pour absorber sa production de CO2... Ne pas l’admettre, ne rien faire pour renverser la chose, cela devrait logiquement déboucher sur quelque chose comme le « Défilé de la hache » amplifié à l’échelle de milliards d’hommes (voir Polybe ou la Salammbô de Flaubert) : c’est une histoire de cannibalisme ; les populations mourront par les guerres ou les famines ou les deux ensemble, sans doute, à moins de désastres écologiques plus radicaux encore que le hache-viande des hommes. Ce que je dis là est énorme jusqu’à la bouffonnerie, on ne peut même pas l’envisager sérieusement, c’est-à-dire le regarder en face, mais comment ne pas le déduire des faits ? Je me rappelle un jour un Congolais que j’interrogeais sur la situation de la RDC : « Mais, m’a-t-il répondu en ouvrant les mains en signe d’impuissance, on est tous en train de mourir ! »
- D’autre part, la disproportion entre cette dette si réelle et la manière dont elle est formellement imputée (mais aussi effectivement mise en paiement) à certains pays ou à certaines populations plutôt qu’à d’autres, en fonction du poids de l’histoire, d’artifices économico-politico-juridiques, ou du simple jeu pervers des organismes financiers, tout cela est d’une injustice proprement monstrueuse. Par exemple, si j’en crois simplement Wikipedia, la dette de l’Etat fédéral américain est passée, entre 1980 et 2011, de 909 milliards de dollars à 14764 milliards de dollars, ce qui correspond à un passage du tiers du PIB en 1980, à 100% du PIB en 2011. Et néanmoins, le monde entier s’en prend à ce petit pays qu’est la Grèce, qui certes est endettée à plus de 150% du PIB national désormais, mais le montant de cette dette n’est après tout que de 350 milliards d’euros fin 2011, c’est-à-dire 42 fois moins que le volume de la dette USA, ou encore, si on la rapporte au nombre d’habitants (316 M contre moins de 10 M), on pourrait dire que la dette de chaque Américain reste supérieure à la dette de chaque Grec . La différence, c’est que le Grec paiera sa dette six ou dix fois plus cher, c’est-à-dire que les grandes banques prêtent (encore) aux Américains les yeux fermés, alors qu’on prête aux Grecs moyennant de multiples garanties et qu’on exige d’eux qu’ils vendent tous leurs biens, essentiellement immobiliers (les Grecs étaient jusqu’ici très majoritairement propriétaires de leurs logements), lesquels ont entre temps perdu quasi toute valeur monnayable... Avant la catastrophe de Fukushima, me suis-je laissé dire, la masse monétaire du monde entier n’aurait pas suffi pour acheter l’ensemble de la seule ville de Tokyo. Mais les pays les plus pauvres vendent pour des bouchées de pain les terres qui les faisaient vivre et qui serviront par exemple à la production de biocarburant à destination de l’acheteur : ces terres partiront en fumée.
Tout cela veut dire, me semble-t-il, que si, à petite échelle, celle des individus, des institutions ou des communes, le prix de la gabegie peut valoir avertissement et obliger à revenir aux réalités, à l’échelle internationale et mondiale il y a un mensonge monstrueux entretenu, exploité, poussé à l’ubuesque par la financiarisation, la virtualisation de l’économie et l’inégalité devant le coût de l’argent. Il y a eu, il y a de grandes famines (le « Grand bond en avant » de la Chine entre 1958 et 1961 a coûté, selon les estimations, entre 15 et 36 millions de morts, voire bien davantage), mais celles qui sont aujourd’hui planifiées, on peut le dire, par les géants de l’agroalimentaire ou les biocarburants (sans compter guerres et désordres climatiques), je n’essayerai pas de les imaginer ici.
Voilà donc où chacun peut, de son petit observatoire, situer la dette : aussi gigantesque et réelle du côté des ressources de la vie sur terre, que monstrueusement injuste, irréaliste, mais d’un impact dévastateur réel dans sa répartition entre les hommes (pour ne rien dire des autres vies « sacrifiées », si l’on peut dire) et son évaluation financière.

II. Comprendre. Un détour par l’histoire de la langue : le lexique indo-européen de la dette

Or, nous savons que l’homme est avant tout un être de parole et que c’est un réseau symbolique qu’il tisse entre le monde et lui-même. Ce réseau symbolique est aujourd’hui dominé par le dieu dollar et, plus encore, le langage virtuel et le langage des chiffres, qui enivrent l’homme d’une illusion de pouvoir illimité (voir l’affaire Kerviel) et qui s’appliqueront de la même manière, par exemple, à des tonnes de pommes de terre ou de viande, ou à des tonnes de cartouches, ou à des droits de polluer négociables calculés en tonnes de CO2 : c’est-à-dire des langages qui annulent toutes les distinctions que tissent les langues naturelles et réduisent toutes choses à des équivalences informes. Le langage virtuel et l’abstraction mathématique sont ainsi des facteurs d’entropie majeurs. Je me suis demandé si l’on ne pourrait pas trouver dans le langage lui-même des ressources contre cet état de fait, s’il n’y a pas dans le langage des remèdes à la maladie du langage.
Prêt, dette, créance : si l’on recherche dans les travaux du grand linguiste Émile Benveniste (Le vocabulaire des institutions indo-européennes : Paris, Minuit, 1969) l’étymologie de ces termes dans notre langue, ou bien les désignations qui auraient pu leur servir d’équivalent ou de traduction dans les langues anciennes, ce qu’on découvre n’est jamais un sens proprement économique : le sens ressortit d’abord aux domaines social, juridique, ou religieux.
Commençons par la dette : si l’on cherche une racine indo-européenne qui se rapporte à cette notion, on découvre que c’est par exemple la racine du latin par, qui signifie dans cette langue « égal », « pareil » ; mais le sens originel de la racine *par se laisse déchiffrer dans ses occurrences iraniennes, lesquelles reposent sur l’idée de réparation ou de compensation : on prend sur soi, sur sa personne ou sur son bien, quelque chose pour compenser une autre chose prélevée sur autrui. Cette idée s’applique aussi bien au « paiement » d’une dette qu’à une condamnation pour un délit ou un crime.
Cette racine *par nous a donné, dans la langue française, les mots « pareil » ou « parité » : on voit à quoi la parité dont on glose aujourd’hui à longueur d’antenne pourrait nous inviter, si nous l’entendions en son sens originel de compensation !
En latin, le mot qu’il nous semble à première vue devoir pointer, à savoir debere, « devoir », ne relève pas à proprement parler de la dette, mais de l’idée de tenir, d’avoir quelque chose (habere) qui est retiré à quelqu’un (de), avec obligation de donner ou rendre à qui de droit – par exemple un général doit la solde à ses militaires. La dette, elle, se dit de la même façon que « prêt » et « emprunt », mutua pecunia, argent mutuel. Cette expression implique la réciprocité, l’échange, le remplacement d’une chose par un équivalent. La racine du féminin mutua, « mutuelle », se retrouve aussi bien dans mutare, changer (cf. mutation) que dans munus, qui est à la fois « charge officielle » et « gratification ». « La “faveur” et l’“obligation” retrouvent ainsi leur unité », commente Benvéniste : comme quand on dit « être l’obligé de quelqu’un » : ce n’est pas qu’on ait une dette à son égard, mais on est lié à cet autre par une faveur reçue, qui appelle un retour.
En allemand, le mot Schuld ou d’adjectif schuldig se rapportent aussi bien à la dette qu’à la culpabilité. Il faut en chercher l’origine dans un ancien mot gotique, skulan, qui sert d’un côté à exprimer un futur (comme quand nous disons « il doit venir à telle heure »), et de l’autre à exprimer le fait d’être justiciable en matière criminelle ou éventuellement dans le cas d’une dette d’argent, mais alors uniquement par adjonction d’un mot qui spécifie la chose. Le sens originel relève donc du domaine judiciaire et non du domaine économique, et l’on peut comprendre par là le caractère intraitable des Allemands sur la question de la dette grecque.
On voit, pour résumer, que la notion de dette repose sur l’idée de réciprocité, de compensation, ou du couple faveur/obligation, qu’elle débouche sur la parité par compensation et qu’elle engage l’avenir.
Poursuivons avec la créance, un débiteur supposant, à nos yeux, un créancier. Ici une formation lexicale indo-européenne, présente aussi bien en indien védique qu’en latin, celle du mot latin credo, se rapporte en védique à « un acte de confiance (en un dieu) impliquant restitution (sous forme de faveur divine accordée au fidèle) » (Benvéniste 1969 I, p. 171). Cet acte de confiance consiste en un geste, celui de « poser en quelqu’un » (*dhe) la *kred, c’est-à-dire une sorte de gage, d’enjeu, qui comporte comme une force magique et qui implique un engagement personnel et confiant dans la restitution qui en sera faite. De là la notion de croyance et les deux sens du mot « crédit ». Il y a là une espèce de do ut des, « je donne pour que tu donnes » qui prend place entre le fidèle et son dieu dans l’ancienne relation sacrificielle, mais il ne s’agit pas d’un marchandage, il s’agit bien d’un acte de confiance. Dans ce crédit-là on s’engage avec confiance, mais on s’engage avec son dieu. On donne à Dieu, en quelque sorte, gratuitement, mais on croit en la grâce.
La situation actuelle me laisse croire que la fin du sacrifice n’aura coûté ni moins de biens ni moins de vies réduits en fumée, bien au contraire.

III. Remédier. Une lecture de Genèse 1-3

Toute vie prélève sur son environnement ce qui la nourrit, mais le lui restitue aussi, tôt ou tard. En rompant cet équilibre ou en oubliant les délais de restitution/compensation, notre civilisation mondialisée se condamne à se manger elle-même, notre époque sans dieu est une époque cannibale. D’une dette qui était ciment social et circulation de vie, elle a fait cet impayé monstrueux qui dévaste l’air, l’eau et la terre et qui étrangle l’avenir.
Alors je voudrais revenir au mythe de l’origine, à ce jardin de la création qui a été confié à l’homme selon le livre de la Genèse.
On sait que dans le premier chapitre chaque acte de création divine est ou s’accompagne d’un acte de séparation : séparation de la lumière d’avec les ténèbres, etc. Seule la naissance de l’homme ne comporte pas séparation : « Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, homme et femme il le créa ». Ou plutôt la séparation ici ne dissocie pas, mais s’effectue par une sorte de clonage ou de mise en miroir. Dieu se dédouble et se mire en l’homme qu’il crée double du même coup : puisque l’homme est l’image de Dieu, Dieu se fait double et donc crée l’homme double pour qu’il soit à son image. Si le récit s’arrêtait là, on aboutirait à une création fermée sur une sorte de régime autarcique. C’est cela que le redoublement du récit de la création de l’homme, au chapitre deux, et le drame de la chute au chapitre trois, viennent corriger.
Au chapitre deux, la création de la femme vient d’abord compléter la création des animaux, auxquels Adam a chaque fois donné leurs noms mais sans trouver parmi eux « une aide semblable à lui », dit le texte, – on se demande d’ailleurs pourquoi l’homme aurait eu besoin d’une aide à ce moment-là ! Quand finalement la femme est créée par scissiparité de l’homme, à partir d’une « côte » que Dieu retira d’Adam endormi, Adam lui donne le nom de femme « parce que celle-ci a été prise de son mari ». Et tout aussitôt le texte fait un bond hors du mythe vers une perspective temporelle inverse, non de passé mais de futur, non de narration mais d’injonction, non de division mais de retour à l’unité : « C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair ». La femme a été prélevée sur l’homme – comparez avec ce prélèvement compensatoire sur soi ou sur ses biens, pour remplacer quelque chose de prélevé sur autrui, qui était à l’origine de notre mot « parité » –, mais ce n’était en compensation de rien, et cela devient finalement un coup pour rien, une création qui s’annule.
C’est alors l’initiative d’Eve et le drame de la chute qui vont permettre à Dieu de parachever sa Création en la séparant de lui-même et en lui ouvrant un chemin d’avenir. Quand Dieu dit craindre que l’homme, ayant mangé du fruit de l’arbre du bien et du mal, ne devienne semblable à lui-même (« à l’un de nous », est-il écrit), il faudrait rappeler que c’était justement le cas jusque-là, l’homme ayant été créé semblable à Dieu selon le premier récit de la création ! Mais les mythes, surtout quand il y a empilement des versions, ne s’embarrassent pas des contradictions logiques ni d’un strict enchaînement temporel. Ce que la faute originelle va produire, c’est une dette, une nécessité de compensation, le prix d’un fruit mangé, qui explique rétrospectivement pourquoi il a fallu prendre un morceau de la chair et des os d’Adam afin de créer la femme. La première faute et la première dette séparent l’homme de Dieu, mais le séparent aussi de la femme : « ils connurent qu’ils étaient nus ». Les voici deux chairs qui, au lieu de se rejoindre aussitôt séparés, éprouvent leur dualité dans le sentiment de la pudeur, de la honte, de la vergogne, du respect de soi et de l’autre. Ils éprouvent chacun son alter ego comme ce morceau d’eux-mêmes qui est dû à Dieu et que compenseront à mesure, pour honorer cette dette, les enfantements d’une part et la mort d’autre part, les uns n’allant pas sans l’autre.
Cette dette-là, ce poids de la faute originelle que la société de consommation a tant reproché au christianisme, comme si l’humanité était devenue tout angélique et ne devait plus rien à personne, je voudrais, en regard de ce que son oubli fait aujourd’hui peser sur nos enfants, la réhabiliter. Je lui trouve un sens tout à fait positif après tout : parachèvement de la création, séparation féconde, instauration de relations de réciprocité compensatoire et de parité, si je puis dire, au sens originel, entre l’homme et son Dieu, comme entre l’homme et la femme ou entre les générations successives. Reconnaissance enfin, à travers la reconnaissance de l’autre, de ce que, si le jardin est donné, ses fruits ne reviennent pourtant à l’homme que s’il en reconnaît d’abord la part à restituer pour honorer Dieu avec confiance.

Notre dette à la fois abyssale et fausse, injuste ou purement virtuelle, irréelle, nous a fait oublier la réalité féconde de la vraie dette, celle que l’on peut et doit envisager en dévisageant l’autre, et dont il dépend de chacun qu’elle soit payée effectivement, par la nécessité de compenser ce qu’on a pris pour vivre, d’échanger, d’honorer ses engagements, de respecter ses pairs : à commencer par l’autre sexe et ce qu’il apporte d’avenir et d’enfants.


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