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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Article publié

Accueillir l’étranger, colères et espérance — Actes de la journée du 17 octobre

2/12 Ils nous appellent les Français

par Jacques-Frédéric JOSSERAND

lundi 14 mars 2016

Intervention dans le cadre de la journée publique de réflexion
organisée par la Commune du Sud parisien du Christianisme social
le samedi 17 octobre 2015 à l’IPT-Paris sur le thème :
“Accueillir l’étranger, colères et espérance”

(les 12 interventions de cette journée y compris les présentations visuelles sont téléchargeables sur le site latelierprotestant.fr)

(cette intervention s’appuyait sur une présentation visuelle téléchargeable sur http://latelierprotestant.fr/site/wp-content/uploads/2016/01/2-Enfants-des-immigrés-JF-JOSSERAND-copie.pptx)

Introduction : et 1 ou 2 générations après….Ils nous appellent « les français ».

Je commencerai par l’évocation d’une petite expérience qui m’a beaucoup perturbé. A l’occasion d’un tourne à gauche mal négocié, je bouscule avec le pare-choc de mon véhicule un scooter sur lequel se trouvaient 2 jeunes « beurs ». J’arrête mon véhicule, vais vérifier les conséquences de mon geste maladroit et proposer mon aide. Ils avaient déjà redressé le scooter sans dommage, ils n’étaient pas blessés et ils repartaient au plus vite en criant « ils veulent nous tuer ! ». Je reste sidéré. Ce micro- incident me mettait d’emblée devant une réalité. Ils, ces jeunes nés en France, devenus français à leur majorité, se sentiraient donc à ce point rejetés, qu’ils fantasment que « monsieur tout le monde » en veut à leur vie. Quand on leur tend un micro, ou quand on surprend une conversation entre eux, ils nous appellent « les Français », comme leurs grands parents du temps de la colonisation. Il y a manifestement défaut d’accueil de cette jeunesse par le groupe majoritaire.
Tout ça méritait de chercher à comprendre.

Pour ce faire, je visite le Musée de l’Histoire de l’immigration Porte Dorée et achète l’ouvrage de Peggy Derder (*) dans la collection Idées Reçues , « Idées reçues sur les générations issues de l’immigration ». Attention, nous parlons ici 4 des idées reçues, c’est-à-dire de l’ensemble des préjugés de l’opinion dominante. De même nous évoquons, non pas les immigrés, mais leurs enfants et petits enfants. Enfin il n’est pas question d’oublier ici, ni la crise économique et son corolaire le chômage de masse qui touche en priorités les plus fragiles, ni la situation internationale très tendue surtout au Moyen Orient , qui avive encore plus les tensions intercommunautaires.

Posons tout d’abord un point de terminologie qui illustre une composante essentielle du mal être de ces mal accueillis. Le journaliste, l’homme politique parlera d’immigrés de « deuxième génération », voire « troisième » et même de « quatrième génération » et en face, le démagogue de « français de souche ». Le sociologue préfère opposer les vocables « groupe majoritaire » versus « identité minoritaire ». Peggy Derder nous explique que cette terminologie – les 2ème, 3ème générations - « les renvoie [ ] à une perpétuelle extranéité, voire à l’illégitimité de leur présence » et dénonce le paradoxe : « Majoritairement nés en France, de nationalité française, ils reçoivent l’injonction de s’intégrer à une société qui est déjà la leur et qui est souvent la seule qu’ils connaissent ». Sans compter qu’ils se sentent de nulle part. Leur projet de vie est en France, ils n’ont pas connu l’exil, n’ont pas de projet de retour au pays comme ont pu en rêver leurs parents. En France, on leur demande « d’où viens-tu ? » et à l’occasion de vacances dans la famille hors de France, ils sont « les Parisiens », étrangers ici, et étrangers là-bas.

Examinons maintenant quelques griefs du « groupe majoritaire » à leur encontre. Et chaque fois selon le schéma de Peggy Derder : réponse la plus objective possible à l’idée reçue. Entre difficultés et promesse de vie. Sans angélisme ni pessimisme, analysons 3 principales de ces idées reçues …parmi bien d’autres.

1. Idée reçue : Les enfants de l’immigration sont souvent en échec scolaire.

Réponse : Oui, mais pas toujours. Si en 2008-2009 18% d’entre eux sont sortis du système éducatif sans aucune qualification – contre 11% dans le groupe majoritaire, on observe à l’inverse que les jeunes filles issues d’immigration marocaine, tunisienne et dans une moindre mesure sahélienne réussissent d’avantage le bac que les autres, immigrées ou non. Les facteurs comme l’origine sociale, la taille de la fratrie, la faible qualification des parents – surtout la mère – priment sur l’origine. De plus l’effet de concentration en ZEP, la moindre qualification des enseignants, les orientations professionnelles imposées et jugées discriminatoires, développent encore le sentiment de ne pas avoir les mêmes chances que les autres. Ce qui se traduit par des réactions de défiance et de révolte contre l’autorité scolaire et même contre le savoir. On a pu observer que c’est en voyant de jeunes voyous mettre le feu à leur ancienne école ou à la médiathèque de leur commune (révoltes de 2005) qu’Alain Finkelkraut a commencé à radicaliser son discours, lui, fils d’immigré, boursier et brillant élève de l’Instruction Publique Républicaine, en totale sidération devant de tels actes. Relevons aussi la remarque de Abdelmalek Sayad dans « L’école et les enfants de l’immigration » : « l’école est le lieu où les propos les mieux intentionnés, les plus libéraux, sont déterminés par des évènements anciens … comme par exemple la mauvaise conscience de Français (et surtout des enseignants), qui se rendent compte après coup de la violence culturelle qu’ils avaient exercés…dans les pays ex-colonisés ». »

2. Idée reçue : Les enfants de l’immigration sont plus délinquants

Réponse : Difficile à affirmer puisque les statistiques officielles de la justice et de la police ne connaissent que les catégories Français vs Étrangers. Le fichier STIC, non officiel de la Police, démontre qu’il y a une surreprésentation des noirs et des nord africains dans les populations délinquantes. Mais derrière ces observations statistiquement très discutables, il y a par exemple le fait que ces populations ont 7 à 8 fois plus de chances d’être soumises à un contrôle d’identité que les autres – c’est le bien connu « contrôle au faciès ». Une étude de sociologues a démontré d’une part qu’il n‘y avait pas de composante ethnique dans la délinquance à Amiens, alors qu’elle était manifeste à Mantes la Jolie. Le sociologue Marwan Mohammed relève dans son ouvrage « La formations des bandes. Entre famille, l’école et la rue » au PUF 2011 qu’il n’y a pas de bandes purement ethniques. « En revanche » et je continue à le citer « …l’échec scolaire, sinon la faible qualification, la taille de la fratrie, l’activité des parents, en particulier des mères (chômage ou travaux pénibles) , sont des variables déterminantes en faveur de la formation de bandes « …« pour les jeunes hommes en voie de valorisation compensatoire ». Comment ne pas relever aussi la corruption dans son aspect délitement de la valeur « travail » - un « guetteur » gagne plus en qqs jours que son père smicard en un mois. Et en face, comme références pour cette jeunesse, les hyper rémunérations des grands patrons du CAC40, des footballeurs, des animateurs télés. Autres problèmes de corruption du lien social générateurs de ghettos criminogènes quand on refuse le taux de 20% de logement sociaux – Neuilly – l’Ouest parisien – et quand les HLM sont attribués par clientélisme. Nous retrouvons ici l’absence de courage politique (cf Cynthia Fleury) et les facilités démagogiques – abandon de laïcité pour avoir la paix (piscines, cantines..), quartiers « musulmans » dans les prisons, l’abandon de certains quartiers à l’économie du trafic de drogue, « les grands frères » qui se substituent aux autorités de la République – Police, assistantes sociales, enseignants, voire même à l’autorité des pompiers et des médecins. S’il y a délinquance, tout a été fait pour qu’elle prospère.

3. Idée reçue : « Ce sont les jeunes Français issus de l’immigration qui rendent visible l’islam dans la société française et portent un certain nombre de revendications » écrit Peggy Derder.

Réponse : Le chercheur Gilles Kepel impute ce renforcement de religiosité à une réaction contre la discrimination sociale, en particulier dans les banlieues. Mais d’autres chercheurs observent cette même radicalisation dans des milieux musulmans favorisés, et ne retrouvent pas dans les enquêtes le thème de l’exclusion sociale. On sait la communauté musulmane de France composée de nombreuses tendances dont beaucoup tiennent compte des relations internationales avec leurs pays d’origine, pays qui sont aussi les financeurs des cultes. D’où l’importation dans notre société de tous ces radicalismes et de toutes ces divisions. De plus, et comme toujours, les moins radicaux ne sont pas les plus visibles. C’est ainsi que les études montrent un profond attachement de la communauté
musulmane à la laïcité – un sondage de fin 2008 montre que 75% y adhèrent explicitement. Pour terminer ce point, il faut noter la difficulté pour notre culture d’accueillir – et pour eux de vivre, ici et maintenant
- une religion où sont intimement liés dogme indiscutable, par définition figé, et contrat social, par essence en perpétuel le évolution.
Vincent Delecroix (cf. les Entretiens Robinson 2015) voit ainsi l’Islam écartelé dans une contradiction intenable.

Conclusion

Après l’exposé des chiffres terribles des migrations d’aujourd’hui, introduire notre journée « Accueil de l’étranger » (présentation 1/12 téléchargeable sur http://latelierprotestant.fr/site/wp-content/uploads/2016/01/1-Immigration-DUCHÊNEs-copie.pptx) sous entendu maintenant, par cette prise de recul, par cette approche « et une génération plus tard », a pu interpeller certains d’entre vous. Certains profs ou anciens profs parmi vous ont peut-être même pensé « hors sujet ». Et bien non !
Par cet angle de vue historique, en choisissant un focus sur trois de ces 3 idées toutes faites, et ceci sans aucune ambition d’exhaustivité, il s’agissait de nous faire comprendre l’extrême complexité de la question, il s’agissait
de constater que toute poussée migratoire est porteuse d’interpellations devant les difficultés d’accueil, mais est aussi, poussée de vie.
On voit bien que rien n’est pire que d’adhérer aux idées toutes faites, que de croire aux solutions d’hier, que de se construire une image a priori de cet autre français, à tel point qu’il se vit comme étranger de l’intérieur. Rien n’est pire aussi, que le long, trop long laisser faire de nombre de nos responsables politiques sans courage d’agir, ni imagination.
A notre petit niveau, il nous reste à ouvrir nos intelligences, à comprendre que pour beaucoup, les comportements déviants d’aujourd’hui sont une réaction de certains à notre incapacité d’accueil fraternel d’hier.
C’est ce à quoi nous vous invitons, bénéficiant à nouveau de l’accompagnement biblique de François Vouga, cette année autour de l’Epître de Paul aux Galates. Je le remercie chaleureusement de sa présence en votre nom à tous, et lui laisse la parole pour présenter la suite de notre programme.

Jacques-Frédéric JOSSERAND


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