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Article publié

Burkini

Ébauche de réflexion sur la laïcité française à partir de Judith Butler

vendredi 26 août 2016, par :

Professeure à l’Institut protestant de théologie de Paris.
Je n’ai pas suivi l’affaire des burkini sur les plages de très près. J’ai vu quelques articles ici et là, les photos chocs qui ont été partagées largement sur Facebook, et lu quelques réflexions un peu plus approfondies, du côté des féministes notamment. J’ai, comme de nombreuses personnes, ressenti un malaise suite à la réponse des municipalités et de l’état français par rapport à ce qui s’est passé sur certaines plages de la riviera française. J’aimerais partager quelques réflexions, en essayant d’utiliser des outils que je trouve chez la philosophe américaine Judith Butler, pour donner corps et voix à mon malaise, à ma tristesse et à mon inquiétude également.

Je ne suis pas une spécialiste de la laïcité française, je ne l’ai pas étudiée ou analysée. Je n’ai même pas grandi en France et je ne vis ici que depuis quelques années. Mon point de vue est forcément limité, et il s’appuie sur la réflexion que Butler propose sur la construction de l’identité. Je ne me prononcerai pas sur les enjeux féministes du problème, nombreux dans cette situation, et qui mettent en avant la nécessité d’une réflexion féministe informée par le souci postcolonial. Le fait qu’il est nécessaire, encore, d’expliquer pourquoi on ne peut pas simplement partir du principe que la burka, ou le voile, ou le burkini sont des objets d’aliénation de la femme, indique qu’il est indispensable d’approfondir une réflexion féministe que d’aucuns (et à vrai dire, surtout d’aucunes, dans les plus jeunes générations) disent dépassée. Mais ce n’est pas mon propos ici.

Il me semble que la laïcité française, en ce moment, et cela devient particulièrement lisible dans les interdictions qui concernent le port du burkini, se contente de vouloir rendre la religion, ou le fait religieux, invisible. La logique derrière l’interdiction du burkini est une stratégie d’invisibilisation. On veut faire en sorte d’effacer le religieux (qu’il soit juif, musulman ou chrétien) de l’espace public. Évidemment, ce n’est pas tout à fait vrai puisque la France continue d’être marquée par un christianisme séculaire assez transparent que l’on remarque dans le calendrier scolaire (vacances de la Toussaint, carnaval durant le carême) et civil (fête de l’assomption de Marie par exemple). Cependant, mis à part ce christianisme séculaire accepté (et peut-être vidé de son sens), le fait religieux devrait s’effacer des lieux publics : à l’école, il ne faudrait pas porter de croix en collier et, à la plage, il ne faudrait pas s’afficher en burkini. Il y a bien sûr une ironie dans le fait qu’on force maintenant les femmes à se déshabiller alors qu’il y a une centaine d’années on s’efforçait de couvrir le corps féminin. Au-delà de cette ironie et du ridicule de la situation, je suis convaincue que cette stratégie de la suppression et de la répression est condamnée à échouer dans ses objectifs. Et c’est là que la réflexion de Butler met en avant les limites et les dangers d’une stratégie de la répression.

Cette stratégie de l’invisibilisation est vouée à l’échec parce que le pouvoir et la loi fonctionnent d’une manière particulière. Dans son ouvrage du début des années 1990, Bodies that Matter (en français : Ces corps qui comptent, Éditions Amsterdam, 2009), Butler, en s’appuyant partiellement sur des réflexions inaugurées par Michel Foucault, mais aussi sur la psychanalyse lacanienne, réfléchit à la façon dont les normes, les coutumes, et les lois sont produites, et avec ces lois et ces normes, les corps qui vont avec. Pour le dire simplement, la stratégie de l’état français qui police ce que les femmes (et les hommes) peuvent vêtir à la ville et à la plage n’est pas avant tout une stratégie d’interdiction et de répression, bien qu’elle se manifeste comme telle de prime abord, à travers des interdits et des menaces. Mais, comme le souligne Butler, c’est en fait d’abord une stratégie qui cherche à produire des corps bien particuliers, des corps disciplinés, laïcs et inoffensifs, de préférence blancs et occidentalisés. Le pouvoir ne limite pas, il produit.

Et ce que Butler permet de mettre en avant de façon intéressante, c’est que toute production de corps disciplinés, de corps qui correspondent aux normes prescrites, a comme corollaire, comme pendant, la production de corps qu’elle nomme abjects (en opposition à sujets), qui sont déviants (queer), indisciplinés et en tension avec les normes établies. Butler travaille cette notion d’abord au niveau de la sexualité : la production de sujets hétérosexuels qui ont un genre bien délimité, suscite aussi un espace abject, non-soumis à la norme de l’hétérosexualité et du genre déterminé. J’aimerais insister ici sur le sens que Butler donne à « abject ». Ce n’est pas pour elle un adjectif qui décrit l’espace hors-normes. Mais, par rapport à la norme (dans le cas qu’elle discute, hétérosexuelle ; dans le cas qui m’intéresse, laïque, blanche, occidentale), l’espace qui échappe à la norme est perçu comme celui où se trouvent des non-sujets, des abjects, des êtres qui menacent la ou les normes, des êtres hors-contrôle.

Ce qui me semble décisif pour la discussion autour de la laïcité, c’est l’idée de Butler qui souligne que chaque acte de discipline, chaque interdiction et tentative de « poliçage » de l’environnement, produit précisément un espace qui échappe à ce disciplinage, un espace-abject qui se trouve hors-normes, aux limites, aux frontières, et qui menace sans cesse l’espace-sujet. Il est assez facile alors de faire le rapprochement avec les pratiques d’invisibilisation de la laïcité française : les tentatives de rendre le religieux invisible, de le supprimer, produisent précisément un religieux fantôme (ou le fantôme du religieux) qui revient hanter les lieux publics de manière menaçante, imprévisible, et potentiellement hostile. Les limites et frontières que l’état française s’escrime à tracer autour du fait religieux sont continuellement menacées et remises en question. En tant que limites, elles sont précisément destinées à être questionnées et transgressées. On peut alors affirmer que l’état français contribue à produire exactement le monstre qu’il redoute.

C’est Judith Halberstam, dans son ouvrage Skin Shows (Duke University Press, 1995) qui réfléchit à la manière dont la peur et la crainte du monstre produisent précisément le monstre qui est craint. Là encore, le parallèle avec ce qui se passe en France ne me paraît pas difficile à mettre en place. On craint un Islam agressif et militant, et on s’échine à supprimer ses manifestations visibles et évidentes, à limiter son champ d’activité, et à réduire son influence. On s’attaque au monstre présumé avec des mesures fermes et qui sont appliquées de façon dures (les photos de la femme forcée d’enlever une partie de sa tenue sur la plage de Nice en sont en signe) et une forme de durcissement se produit évidemment aussi du côté musulman. Le réseau de jeux de pouvoir des deux côtés contribue à la tension. Le monstre, de caché et craint, se trouve révélé et décuplé. Mais jamais on ne s’interroge sérieusement pour savoir s’il était en fait réellement là, et sous quelle forme.

Les analyses de Butler et d’Halberstam déconstruisent une stratégie de répression pure et simple et la remettent en question de manière profonde. Ce que fait l’état français en ce moment n’est pas, ne peut pas être, la bonne réponse à la question du voile ou au problème du terrorisme. On le sent confusément quand on est confronté aux images d’une femme forcée de se dévêtir sur une plage. Peut-on alors réfléchir, également à partir de Butler, à d’autres stratégies ? En effet, il ne sert pas non plus d’ignorer le problème. Problème il y a : la coexistence avec une culture et des normes différentes de celles auxquelles les français.es sont habitué.e.s est difficile et compliqué. Il ne suffit pas de dire que la différence, la diversité, est belle. La réflexion ne peut, et là encore, je me place à la suite de Butler, prendre place que dans un contexte où l’on accepte la dimension construite, relative, contingente, des normes. On retrouve ici l’analyse féministe de la question du voile par exemple, une analyse qui commence à percevoir que les valeurs défendues par les féministes blanches occidentales ne peuvent pas être universalisées sans un nécessaire dialogue avec les femmes directement impliquées par la question du port du voile.

Du côté français, ou plus généralement occidental, la solution implique de renoncer à un impérialisme culturel qui présume implicitement (et de manière souvent non-avouée) la supériorité de la culture occidentale sur la culture orientale, du Christianisme (car les valeurs de la France laïque sont des valeurs profondément marquées par le christianisme, il serait peut-être bon là encore d’y réfléchir) sur l’Islam, des valeurs occidentales sur les valeurs non-occidentales, et même de l’homme sur la femme. Des deux côtés, une réflexion sur la cohabitation en république nécessite que l’on travaille à mettre en place un monde où l’on peut accepter que les valeurs des un.e.s et des autres ne sont pas universelles et transcendantales mais construites et relatives, ancrées dans une certaine culture, histoire, société, dans certaines peurs aussi. Cela est évidemment plus difficile et plus compliqué que des stratégies de répression ou de violence. Pourtant, il me semble que si l’on n’y travaille pas, il serait pire de se retrouver confronté à la hantise et à l’anxiété provoquées par des monstres imaginés et des fantômes invisibles.


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