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Article publié

Justice, prospérité, bien-être pour tous

L’avenir d’une antique illusion

à propos du Psaume 72

jeudi 12 janvier 2017, par :

Justice, prospérité, bien-être pour tous : Il n’y a pas si longtemps, ces valeurs étaient associées à l’image d’une modernité heureuse. Elles s’incarnaient dans l’État de droit et dans ce qu’on appelle en France l’État Providence. Depuis, une succession de crises de tous ordres nous a presque convaincus que les espoirs que cette modernité prétendait incarner n’étaient qu’une illusion, peut-être même coupable. Quelle surprise de découvrir en lisant le psaume 72 que, transmise et célébrée de génération en génération, cette illusion nous vient de la plus haute antiquité. Mais a-t-elle encore un avenir ?

Méditation à propos du Psaume 72 et de Éphésiens 3 : 1 à 6

Justice, prospérité, bien-être pour tous : Il n’y a pas si longtemps, ces valeurs étaient associées à l’image d’une modernité heureuse. Elles s’incarnaient dans l’État de droit et dans ce qu’on appelle en France l’État Providence. Depuis, une succession de crises de tous ordres nous a presque convaincus que les espoirs que cette modernité prétendait incarner n’étaient qu’une illusion, peut-être même coupable. Quelle surprise de découvrir en lisant le psaume 72 que, transmise et célébrée de génération en génération, cette illusion nous vient de la plus haute antiquité. Mais a-t-elle encore un avenir ?

Une illusion au moins aussi antique que le Psaume.

D’autres psaumes associent la justice, la prospérité et le bien-être du peuple à l’exercice du pouvoir. Mais le psaume 72 a ceci de particulier qu’il s ouvre par la mention de son attribution au roi Salomon et se clôt par l’attribution de son origine au roi David, son père. Comme s’il s’agissait par testament d’insister sur la part la plus importante de l’héritage. En dehors de la bible, nous savons peu de choses de ces deux rois. Ils y sont déjà présentés, au travers des péripéties parfois scabreuses, de leur histoire, comme les idéaux légendaires de ce que ce que doit être un messie (ou, en grec un christ), de la vocation que Dieu lui assigne et de ce que le peuple est en droit d’en attendre. Comme superposées par le psaume, leurs images symbolisent la vocation de la politique et de ceux qui y exercent le pouvoir par délégation divine.

Comme dans beaucoup d’autres psaumes, nous rencontrons à nouveau la même cohérence entre l’harmonie cosmique dont Dieu assure la création, la maintenance et l’évolution, le respect et l’accomplissement de la justice et du droit et le caractère crucial de la condition des humbles et des pauvres. Comme s’il dépendait du sort des « presque rien » que l’harmonie projetée par Dieu s’effondre, se maintienne ou développe ses promesses. Nous sommes tellement convaincus que le droit à la recherche du bonheur est une idée moderne que nous avons peine à croire qu’on ait seulement pu y croire en des temps si reculés et dans des civilisations aussi primitives.

Mais le psaume n’en avoue pas moins que l’accomplissement du droit, de la justice, de la prospérité et du bien-être général relèvent du miracle ou du prodige, c’est-à-dire de ce qui se donne à voir ou à admirer, de ce qui semble aussi contredire l’ordre apparent des choses et des évènements, mais en révèle en même temps la nature profonde : la « sagesse de Dieu et son projet éternel ». La référence au miracle nous confirme aussi que David et Salomon sont déjà pour le psalmiste des figures idéales. Si les choses ne sont pas ainsi, du moins elles auraient du, doivent et devraient l’être depuis l’origine des temps. La vocation d’un gouvernement idéal est de le révéler dans la pratique.

Comment Dieu crée et sauve par son Christ.

Dans le propos de l’apôtre Paul, on retrouve la même cohérence entre l’harmonie cosmique et les autorités détentrices du pouvoir. Cette cohérence est l’arrière-fond sur lequel Paul tente faire comprendre comment Jésus s’est imposé comme le Messie, ou le Christ, comment Jésus est celui en qui le Dieu créateur et sauveur accomplit sa sagesse et son projet éternel. Le « mystère » dont parle Paul n’a rien de mystérieux, encore moins de secret ; il s’agit d’un événement dont Paul n’est que le témoin de seconde main : la passion, la croix et la résurrection de Jésus dont Paul témoigne aussi des effets bouleversants dans sa propre vie ; dans l’histoire personnelle de Paul, dans l’histoire de notre humanité et de notre univers, la croix est le moment où tout bascule, où la tendance de notre monde à l’effondrement et au déclin, à laquelle nous sommes tous soumis, est définitivement surmontée par le dynamisme créateur de Dieu. C’est sur la croix que Dieu fait de Jésus son Christ et le Seigneur de l’univers.

Au regard de l’attente politique et cosmique dont les titres de Messie et de Seigneur sont porteurs, que la croix soit l’acte originel à partir duquel tout le reste s’ordonne, se construit et se développe, cela n’a rien de vraiment surprenant. Dans le « mystère » de la passion, de la croix et de la résurrection, s’accomplit, se réalise et s’incarne le mythe du héros qui s’engage jusqu’à l’épuisement pour affronter la fatalité du mal et ouvrir une brèche dans le mur de la mort. Ce mythe, qui reste vivant dans les histoires fictives ou réelles de nos héros modernes, on en retrouve des traces dans les mythologies antiques ; des traces probablement aussi anciennes que l’idéal de justice, de paix, de prospérité et de bien être général que nous transmet le psaume.

Si nous hésitons à prendre au sérieux l’espérance du psaume, c’est que ces idéaux ont si souvent servi de prétexte au déploiement de la violence politique ou religieuse. Au cours des siècles, ils ont suscité tellement de déceptions cruelles. Mais il se passe quelque chose de nouveau avec la croix : d’une part, l’accomplissement de la sagesse et du projet éternel de Dieu ne s’accomplit pas par le déploiement d’un surcroît ultime de violence, mais par absorption de la violence. D’autre part, le règne de Dieu et sa promesse de justice, de prospérité et de bien-être, tel qu’ils auraient du se manifester depuis les temps les plus reculés, ne viennent pas remplacer le monde tel qu’il n’en finit pas de chuter et de finir, ils s’y superposent et cohabitent avec lui. À partir de la croix ils révèlent rétrospectivement leur impact sur la réalité et se développent dans le présent et le futur, comme le principe, le schéma directeur ou l’ADN du dynamisme créateur de Dieu. Avec patience bien plus qu’avec puissance : la patience s’y révèle être par excellence le seul mode d’expression authentique de la puissance.

Ce qu’a produit, produit et produira l’antique illusion

Pour l’apôtre Paul, tout cela était nouveau. Mais pour nous, vingt siècles après ? Qu’est-ce aujourd’hui que le mystère de la passion, de la croix et de la résurrection aux yeux de nos contemporains ? Une vaine répétition de l’antique illusion de la marche de notre univers et notre humanité vers un monde heureux ? Un monument du passé tout juste bon à figurer dans les rayons des antiquités de nos musées ? Un conte de bonne femme à enterrer dans le cimetière de nos illusions perdues ? Avec la sécularisation, l’antique illusion n’a même plus de dieu pour la soutenir. La science nous a appris que l’univers était une machine indifférente à nos désirs de justice, de prospérité et de bien-être. De crises en crises nous avons acquis la conviction que le progrès nous conduisait dans des impasses auxquelles nous peinons à trouver des issues autres que catastrophiques.
Sauf à passer pour un doux rêveur, difficile de se convaincre du contraire.

Mais s’il n’était soumis qu’aux forces du déclin, de l’usure et du vieillissement, il y a longtemps que notre monde aurait du s’effondrer et retourner au chaos ou au néant. Il n’aurait peut-être même jamais eu l’occasion ni de naître, ni d’évoluer. Ce qui empêche notre monde de s’effondrer, ce ne sont pas les forces du déclin. Comment se fait-il que notre histoire n’ait pas définitivement sombré dans la barbarie et la misère ? Ce qui empêche notre monde de s’effondrer, le maintient et préside à son évolution, c’est un élan de générosité initiale sans cesse renouvelée qui franchit toujours à nouveau les limites de l’épuisement pour faire advenir du bien, du bon, du beau et du juste. C’est parce que l’antique illusion n’a jamais cessé d’agir au travers celles et ceux qui, de génération en génération, n’ont jamais cessé de tenter de l’incarner dans les faits, de l’inscrire dans le droit, dans l’économie, dans la culture, dans les rapports sociaux ; de celles et ceux d’entre nous qui se soucient au quotidien du sort des « presque rien ».

Justice, prospérité, bien-être pour tous : l’antique illusion a donc un avenir, les promesses dont elle est porteuse se sont pas épuisées, au contraire. En Christ nous avons donc, par la foi en lui, la liberté de nous approcher progressivement et patiemment de l’idéal qu’elles maintiennent en toute confiance. Que l’on soit croyant ou non, qu’on discerne ou non le nom de Jésus-Christ dans ses effets concrets au cœur de nos histoires, l’important c’est que le mystère de la passion, de la croix et de la résurrection continue de nous rendre cet idéal proche, à nous et à nos contemporains.

  • #1 Le 13 janvier à 19:00, par mireille cornud peyron

    merci, passionnant...difficile à vivre



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