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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Article publié

"Madame la Présidente..."

dimanche 12 mars 2017, par :

« Ce fut là une nuit de veille pour le Seigneur quand il les fit sortir du pays d’Egypte. Cette nuit-là appartient au Seigneur, c’est une veille pour tous les fils d’Israël, d’âge en âge. »
Exode 12,42.

Il y a quelques années, tandis que je suivais en tant que sous-lieutenant ma formation à Saint-Cyr, une confidence de l’un de nos officiers instructeurs choqua bon nombre de mes camarades. Si, par impossible, Marine le Pen devait être élue, nous dit-il, et devenait par ce fait la chef suprême des armées, il démissionnerait de ses fonctions de soldat. Cet homme ne voulait pas être mêlé à ce qui ne manquerait pas d’arriver par la suite. Mais les cadets de protester : voilà une attitude déloyale, contraire à l’obéissance qui est due au chef de l’État ! Tel autre me fit remarquer que c’était une attitude partisane injustifiable de la part d’un militaire, qui se devait d’être politiquement neutre. Je lui fis remarquer que lui-même conservait une photographie du Maréchal Pétain dans le fond de son képi. « Soit, répondit-il. Mais moi, c’est le vainqueur de Verdun que j’honore ! » Peut-être ignorait-il que, comme l’étoile du soir et l’étoile du matin, le « vainqueur de Verdun » et « le Maréchal de Vichy », condamné à mort pour haute trahison, n’étaient qu’une seule et même entité…
Malgré les discussions qui nous opposèrent à cette occasion, une chose au moins nous paraissait alors certaine : l’élection du Front National n’était qu’une hypothèse absurde. Mais maintenant que l’hypothèse est devenue certitude, l’absurde serait de ne pas s’interroger sur notre attitude, non pas si, mais lorsque Marine le Pen sera présidente. Comme cet officier, demandons-nous jusqu’où irait notre loyauté envers un tel gouvernement. Encore qu’un officier puisse toujours démissionner. C’est un luxe que nous n’avons pas : on ne démissionne pas quand on travaille pour le Christ. Il convient donc de regarder la réalité en face : existe-t-il un conflit de devoirs entre notre obéissance à un gouvernement xénophobe et notre loyauté à Dieu ? Et si oui, que devons-nous faire ?
Cette question, nous devrions nous la poser tandis que nous sommes encore dans la nuit qui précède l’exode de la terre d’Égypte. Nous ne dormons pas, nous veillons dans une obscurité qui est calme encore, mais lourde de ce qui pourrait advenir. Comme le peuple hébreu, nous craignons que quelque chose de terrible n’ait lieu, un événement tragique qui aura des conséquences irrémédiables et destructrices. Se pourrait-il que Dieu ait voulu cela, que ce soit bien son esprit qui passe et s’insinue sous toutes les portes dont le linteau n’a pas été marqué ? Je n’ose le dire. Mais c’est encore la nuit, et encore nous conservons un peu de nos forces de la journée. Il y a des lucidités qui appartiennent aux heures de la nuit profonde. C’est alors qu’il faut se demander ce que nous emporterons dans notre fuite, car à la percée du jour il sera trop tard.
Il me semble que l’Église chrétienne peut s’appuyer sur plusieurs principes qui, en attendant mieux, pourront guider pragmatiquement notre action et constituer une « éthique de l’exode ». Les premiers susciteront, je crois, peu de controverses. Les derniers choqueront peut-être. Tant mieux. C’est maintenant que nous devons nous mettre au point sur ce que nous sommes prêts ou non à faire en tant que chrétiens.
La non-violence marque la limite que nul chrétien ne peut franchir. Dans une société démocratique, la protestation contre des lois injustes est un devoir du citoyen. Cette protestation active peut aller jusqu’à la désobéissance civile, qui est le refus ostensible d’obéir à une loi particulièrement injuste, c’est-à-dire qui violerait les droits fondamentaux de la personne à la vie, à la sécurité et à la satisfaction de ses besoins de base. La désobéissance ne se justifie ainsi que dans la mesure où celui qui y a recours le fait dans un esprit de fidélité à la loi, et donc en acceptant les conséquences légales de ses actes et en refusant la violence. Voilà qui s’applique à tout citoyen, et qui s’applique bien sûr doublement au chrétien, puisque le Christ a lui-même renoncé à un triomphe fondé sur les armes.
La non-violence n’empêche toutefois pas la résistance active au mal. L’expérience des mairies du Front National, les dérapages de la communication de ce parti, mais aussi bien les politiques adoptées par l’Angleterre post-Brexit et la « grande Amérique » de Trump nous fournissent autant d’indices des premières cibles de la France bleu marine : les populations immigrées, les réfugiés, les musulmans, les juifs, les homosexuels, les femmes, certains intellectuels et le monde de la culture en général. Il est important d’avoir conscience de ce que, dans un premier temps du moins, ces actions discriminatoires ne seront pas directement le fait du gouvernement, mais seront à l’initiative d’individus ou de groupes désinhibés par l’élection de Marine le Pen. Ce n’est pas parce que ces actes n’ont pas été directement commandités par l’État qu’ils en sont plus acceptables, ni d’ailleurs que la responsabilité n’en revient pas directement à la nouvelle politique.
En tant que chrétiens, nous avons le devoir de nous organiser pour refuser ces actions partout où elle se produiront. L’organisation, cela s’apprend, et dès maintenant. Formons-nous donc à la résistance non-violente, dont Martin Luther King nous rappelle qu’elle fut la compétence la plus difficile à mettre en œuvre chez les militants du mouvement pour les droits civiques. Formons-nous à l’organisation de la communauté, le community organising qui permet d’améliorer la résilience du tissu sociétal dans un contexte de privation de droits. Formons-nous pragmatiquement auprès de groupes qui, actuellement, mettent en œuvre ce savoir-faire, même si nous ne partageons pas leurs croyances ou leurs opinions politiques. A tout le moins, insistons auprès du pasteur de notre communauté pour qu’il se prononce nettement, si ce n’est pas déjà le cas, contre les opinions politiques les plus contraires à l’Esprit.
L’Église constitue actuellement l’un des meilleurs foyers de résistance au mal. L’Église comme institution (qu’il s’agisse de l’Église catholique, de l’Église Protestante Unie de France ou de toute autre confession) dispose pourtant de plusieurs atouts que bon nombre de ces groupes n’ont pas. D’une part, elle est rompue à l’organisation sociale et habituée à œuvrer dans les couches de la société qui seront les plus touchées par le Front. Elle a montré à plusieurs moments de son histoire qu’elle était également capable du plus grand pragmatisme et d’un sens aigu de l’action. Mais son plus grand avantage concret est son autofinancement : contrairement à des associations largement dépendantes de subsides de l’État ou de la région pour exister, son autonomie financière lui permet de conserver une marge d’initiative et une capacité d’opposition au pouvoir.
La proclamation de l’Evangile n’exclut pas le moment de la Loi. La résistance active au mal impose que nous soyons capables de remettre en question certains traits culturels extérieurs au message chrétien. Je songe en particulier à une tendance des Églises à la neutralité politique. Cette dernière est une très bonne chose lorsqu’elle consiste à se tenir à distance des compromissions politiciennes et de l’asservissement à une idéologie. Toutefois, cela a aussi pour conséquence une certaine frilosité au sein même, paradoxalement, de l’engagement social. Nourrir et vêtir les pauvres, accueillir les réfugiés, bref accomplir les œuvres de l’amour, ne doit pas empêcher d’œuvrer également pour la justice, c’est-à-dire de dénoncer les causes tout à fait concrètes qui nous poussent à nourrir, vêtir, accueillir. Luther nous rappelle que l’Évangile ne supprime pas la Loi, autrement dit que l’amour et le pardon de Dieu, au-delà de ce qu’en toute justice nous méritons, ne doit pas nous affranchir du difficile devoir d’œuvrer pour que tous les êtres humains soient traités équitablement.
Le chrétien doit intervenir dans le débat public, sans craindre de se dire poussé en cela par l’injonction du Christ. Cette crainte est le dernier trait de la culture française qu’il nous faudra désapprendre ; peut-être est-ce le plus dur, ou du moins celui qui risque de susciter le plus d’incompréhensions voire de désaccords sur le fond. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cela ne va pas à l’encontre d’une séparation justifiée entre sphère publique et sphère privée. Pour éviter tout malentendu, distinguons bien le lieu d’origine de l’éthique chrétienne de son objet. La grâce de Dieu qui nous saisit est le lieu depuis lequel nous sommes envoyés pour faire obstacle au mal partout où nous le trouvons. Ce lieu est contingent, il est sans autorité pour celui qui ne l’accepte pas, et nous n’avons pas à le lui imposer. Mais cette grâce nous pousse à nous mettre au service de tous les hommes, et donc de lutter avec eux lorsqu’ils sont victimes d’injustices. Notre éthique n’est chrétienne que par son lieu d’origine, par celui qui nous envoie, et non pas en ce qu’elle donnerait accès à un contenu spécifique, supérieur à ce dont dispose tout être humain confronté à un dilemme moral. Lorsque tu dénonces telle loi islamophobe, par exemple, c’est parce que tu crois que Dieu refuse la haine. Mais les arguments de ton refus ne sont pas eux-mêmes divins, ils ne sont que les mots que tu as su articuler pour venir en aide à ton frère.

Cette éthique de l’exode n’est qu’une morale par provision, elle a pour but de faciliter la préparation des prochains mois. Elle veut nous rendre sensibles au besoin de s’organiser et de se former face à des forces qui sont foncièrement anti-chrétiennes. Vous pouvez être en désaccord avec tout ou partie de ses maximes. Mais j’espère qu’elle sera pour nous tous l’occasion de nous interroger sur ce que nous ferons concrètement lorsque la fille spirituelle du « vainqueur de Verdun » sera la chef suprême des armées.


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