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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Article publié

Présidentielles

Voter, s’abstenir ou voter blanc : en débattre.

vendredi 5 mai 2017

La Maison Ouverte (Montreuil), la Commune locale du Christianisme social, la revue Tenons et mortèses et "Les enfants de la nasse" organisaient un débat jeudi 4 mai. Intervenaient des représentants de ces derniers, Sophie Wanich (historienne) et Stéphane Lavignotte, pasteur. Des liens pour comprendre les points de vu des premiers et le texte de l’intervention du dernier.

Pour retrouver le point de vu du groupe "les enfants de la nasse"
leur blog.

Pour retrouver le point de vue de Sophie Wanich
"Nous avons trop à perdre pour nous abstenir".

Il faudrait voter Emmanuel Macron pour faire barrage au Front National.
Nous serions donc devant une classique logique de conflit entre éthique de conviction et éthique de responsabilité, comme les a présentées le philosophe Max Weber.
Ethique de conviction : je suis radicalement opposé au fascisme de Marine Le Pen mais également radicalement opposé à Emmanuel Macron pour ses positions ultra-capitalistes, je refuse ce faux choix, je m’abstiens. Ni Patrie, ni patron, ni Le Pen, ni Macron.
Ethique de responsabilité : Le Front national est pire que Macron puisqu’il est dangereux pour les libertés. Même si je rejette Macron, il vaut mieux l’élire pour défendre les libertés, libertés qui me permettront de m’opposer à lui.

Est-ce aussi simple ?
L’éthique de responsabilité selon Max Weber présente une complexité et un intérêt supérieur à cela.
Pour Max Weber, le premier mouvement, logique et légitime, est celui de la conviction. Je fais quelque chose pour poursuivre un but que je trouve juste. Mais parfois, les conséquences de mon acte ont les effets contraires au but poursuivi. Je dois donc agir différemment, c’est là qu’intervient, comme un second temps, l’éthique de responsabilité.
C’est par exemple le raisonnement de la Fédération protestante quand elle prend position en 1973 pour la dépénalisation de l’avortement.
Ethique de conviction : ne pas soutenir l’avortement car il y aurait une interrogation sur le fait que la vie existe dès le début. Mais je constate qu’une interdiction entraîne des avortements clandestins qui font mourir des femmes. L’éthique de responsabilité est alors de soutenir l’avortement car l’interdire entraînerait la fin de davantage de vies que de l’autoriser.
Ce raisonnement pourrait malgré tout soutenir un vote Macron. Je suis opposé au vote Macron. Mais ne pas voter pour lui entraînerait l’élection de pire. Donc je vote Macron.
Pourtant, il me semble que c’est sous-estimer une contradiction interne au vote Macron.
Une contradiction entre l’immédiat et le court terme.
Dans l’immédiat, il empêche l’élection d’un candidate du Front National.
Mais dans le court terme, la politique qu’il fera continuera à produire une désespérance sociale qui continuera à faire monter le Front national.
Dans l’immédiat, il est un barrage au Front National, dans le court terme, il est un ascenseur pour les fachos.
Les effets de mon acte dans le court terme sont contraires au but poursuivi.

Avec une difficulté supplémentaire : cette contradiction est interne aux candidats de droite et du PS depuis au moins les années 80.
Systématiquement, au nom du « faire barrage à la droite », ont été réélus des socialistes qui faisaient un politique de désespérance sociale qui faisait monter le Front National.
Systématiquement, au nom du « faire barrage au Front National », ont été réélus des représentants de la droite qui faisaient une politique de désespérance sociale qui faisait monter le Front National.
Jusqu’à la situation à laquelle nous arrivons aujourd’hui. De soi-disant vote de moindre pire en vote de moindre pire, de barrage en barrage, l’eau est montée et menace de nous submerger.
Les conséquences de mon acte ont des effets contraires au but poursuivi. Jusqu’à la situation d’impasse dans laquelle nous sommes aujourd’hui.

Ethique de conviction : ne pas voter Macron car je refuse ses idées. Ethique de responsabilité : voter pour lui parce que sinon, pire que lui sera élu. Ethique de responsabilité dans l’éthique de responsabilité : trouver une autre solution que voter pour lui car sa politique amènera à l’élection du Front National.
Avant de réfléchir à « trouver une autre solution », je voudrais faire deux remarques.

Il me semble s’illustrer là une caractéristique fondamentale du système politique qui permet de se demander s’il faut le qualifier de démocratique ou non.
Ce système produit du non-choix.
Il a une incroyable capacité à produire du non-choix en l’habillant du choix et à nous faire défendre ce non-choix en nous faisant croire et dire que c’est notre choix et que c’est une liberté que nous allons défendre.
Cela est rendu possible – et les exemples des guerres du Golf, de la construction européenne actuelle, de l’état d’urgence contre le terrorisme, de la dette… - par l’imposition d’une logique de l’urgence, de la guerre, de la guerre civile… bref de la catastrophe. Une logique au pied du mur qui bloque la pensée, empêche de penser le long terme – le long terme, c’est le temps qui nous a conduit là mais également là où ça nous conduit pour le futur.

Les dominants ont par ailleurs cette formidable capacité à faire choisir des politiques à leur avantage par ceux-là même qui vont les subir. Nous allons élire nous-mêmes celui qui va casser notre code du travail, continuer l’état d’urgence, emmener dans le mur climatique, etc.
Il est possible que les puissants sachent faire cela depuis longtemps. Comme les dénonçait Jésus : « Malheurs à vous scribes et pharisiens hypocrites, vous nouez vos fardeaux sur les dos des autres ».
Le problème est que – ce non-choix, ce chantage à la catastrophe, cette façon de nous faire choisir nos chaînes… - ça se voit, à force. Et cela produit de plus en plus de refus.
De la radicalité nouvelle avec la « tête de cortège », un vote de la gauche de la gauche qui n’a jamais été aussi haut. Mais malheureusement aussi le vote Front National.

Alors, comment sortir du piège, quelle autre solution ?
Dans les évangiles, les scribes et les pharisiens – les ennemis théologiques et politiques de Jésus - lui posent régulièrement des questions-pièges pour le faire arrêter.

Il es régulièrement au pied du mur, dans une alternative de vie ou de mort, à laquelle il doit répondre dans l’urgence.
Dans un des passages les plus connus, est traînée devant lui une femme à qui il est reproché d’avoir eu une relation sexuelle avec un autre que son mari. Il lui est demandé si elle doit être lapidé. S’il répond « oui », conformément à la compréhension dominante de la loi religieuse, il prononce un meurtre contraire à son message d’amour ; s’il dit « non », il ne respecte pas la loi et risque la mort à son tour.
Comme les dominants d’aujourd’hui qui essaient de nous piéger dans les fausses alternatives, toutes mortifères, comme nous les avons évoquées.
Comment Jésus sort d’un tel piège ? « Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre ». Il renvoie chacun à son propre péché et rend absurde et impossible toute logique de jugement. Il donne une réponse qui sort du cadre du système religieux de son temps. Il transforme le piège en acte subversif. On aimerait trouver une phrase aussi bien tournée que le rabbi de Nazareth. Mais il s’agit moins de trouver la petite phrase que de poser la question de fond. Il ne s’agit pas d’indiquer « la » solution mais de se demander : comment sortir du cadre ?

Je crois que c’est la seule vraie question.
La pression des partis et des médias est telle qu’Emmanuel Macron sera élu.
La première façon de sortir du cadre est de s’enlever cette pression et prendre le temps de se demander comment sortir du cadre.
Pour reprendre l’une des thématique de « Demain », le dernier ouvrage du Comité invisible, quelle action pour, non pas « constituer » par exemple une sixième République, mais « destituer » cette oligarchie qui nous impose ce cadre.
L’abstention est l’une de ces pistes.
En ce qu’elle ne donne pas l’illusion que la solution est dans ce cadre institutionnel comme le vote blanc. En ce qu’à un niveau élevé, visible immédiatement au moment des résultats, elle fait irruption. En ce qu’en n’entraînant qu’une petite victoire à Emmanuel Macron, elle fragilisera sa légitimité.

La première étape est sans doute celle-là. Le candidat qui sera élu dimanche prochain n’aura recueilli au plus 7 millions de voix au premier tour sur 52 millions de français en âge de voter. L’abstention a représenté 10 millions d’inscrits au premier tour. Le système sur-réagit au thème de l’abstention parce qu’elle rend visible le roi déjà nu : le système sait déjà qu’il n’est pas légitime et il fait tout pour que les citoyens ne le voient pas.
Se battre pour la légitimité de la question de l’abstention est aussi et surtout qu’elle est une première question qui sort du cadre et nous autorise à penser d’autres sorties du cadre.
Un cortège de tête dans toutes les manifs qui réussirait à articuler violence et non-violence de masse, une nouvelle « nuit des barricades » dimanche prochain, des occupations de places et de rue, des ZAD de Bure à Notre-Dame-des-Landes, une Maison Ouverte...
J’espère que la discussion permettra d’imaginer ces autres sorties du cadre.

Au bout du compte, la discussion n’est pas entre conviction et responsabilité mais entre espoir et espérance.
Inspiré par son expérience de la résistance au nazisme, Ellul raconte cette histoire. Vous êtes résistant. Vous n’êtes pas passé dans la clandestinité parce que vous avez l’espoir que les nazis ne vous découvriront pas. Mais là, ils sonnent à votre porte. Vous avez l’espoir que ce n’est pas eux. Alors vous ne sautez pas par la fenêtre, vous ouvrez la porte. Ce sont eux. Vous ne sautez toujours pas par la fenêtre, car vous avez l’espoir qu’ils sont venus chercher quelqu’un d’autre. Mais c’est pour vous. Et d’espoir en espoir, vous terminez en camps. l’Espérance aurait été le geste plus fou de passer dans la clandestinité, de sauter par la fenêtre, etc. Comme l’écrit Jacques Ellul : « L’espérance c’est la passion de l’impossible. Elle n’a de sens, de lieu, de raison d’être que là où rien n’est effectivement plus possible et qu’elle fait appel non pas à la dernière ressource de l’homme, ou à quelque second souffle, mais à la décision extrinsèque qui peut tout transformer. Elle existe quand elle affronte ce qui est effectivement le mur sans issue, l’absurde dernier, la misère irrémédiable. » [Ellul, 1972, p. 192] Pour Ellul, Dieu intervient dans cette impasse, l’Espérance « a lieu lorsqu’elle évoque et fait apparaître un facteur radicalement différent dans la situation. » [Ellul, 1972, p. 193].

Le rôle des chrétiens dans ce monde – mais bien d’autres l’ont fait et peuvent le faire – est d’être « présents pour y représenter le Tout-Autre, pour apporter dans le monde ce que le monde récuse et dont il ne veut pas entendre parler. Il s’agit d’introduire une autre vue, une autre échelle, une autre orientation, une autre destination, dans ces mêmes problèmes, dans ces mêmes tentatives. (…) L’acte de contestation (mais fondamental) est le seul acte libre possible, mais il l’est quand il vise à empêcher la croissance de la consommation, à détourner les moyens de leur sens évident, à orienter l’enseignement vers la critique et non vers la technique, à provoquer des tensions à tous les niveaux, à situer les autorités et les administrations en porte à faux et en insécurit" [Ellul, 1964, p. 89] « Etre sans cesse la brèche dans le monde clos. Aussi bien dans le huis clos de Sartre que dans la perfection technicienne ou le totalitarisme politique ou le coffre-fort de l’argent. » [Ellul, 1964, p. 182]
L’Espoir c’est que par mon vote, Marine Le Pen ne sera pas élue. L’Espérance, c’est qu’en faisant intervenir un « facteur radicalement différent », ni Le Pen, ni Macron ne seront présidents de la République.

Jacques Ellul, l’Espérance oubliée, La Table ronde, 1972/2004, Paris
Jacques Ellul, Fausse présence au monde moderne, Paris, Editions de l’ERF, 1964, p. 89

  • #1 Le 11 mai à 15:01, par Bertrand Marchand

    nullCette impasse est bien visible depuis longtemps. Ceux, dont je suis, qui n’ont pas voulu s’abstenir pour ne pas prendre le risque d’ouvrir la porte à Mme Le Pen, ont fait entrer M. Macron, qui accentuera sans doute encore la popularité de l’extrême-droite. C’est un nouveau répit donné pour résister, sortir de l’impasse, et œuvrer à la fraternité. Il y a urgence d’œuvrer. 2022 est bientôt là.



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