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Article publié

Témoignage

Un protestant chez les tortionnaires

Chroniques d’un « soldat improbable » pendant la guerre d’Algérie

lundi 22 octobre 2018, par :

Pour Dorian, mon petit fils, qui m’a demandé de lui parler de la guerre d’Algérie. En espérant que cela en intéressera d’autres.

J’ai effectué la seconde moitié de mon service militaire en Algérie à Laghouat d’octobre 1959 à décembre1960 dans une unité combattante avec le grade de brigadier (l’équivalent d’un caporal dans la cavalerie et l’artillerie). J’ai exercé alors les deux fonctions parfaitement contradictoires de secrétaire d’un officier de renseignement pendant huit mois et de secrétaire de l’aumônerie militaire protestante pendant toute la durée de mon séjour.
Laghouat était en 1959 une petite ville, elle comportait un quartier européen qui regroupait essentiellement des fonctionnaires, car elle avait été jusqu’à une date récente, la préfecture du département des Oasis, et un important quartier de population berbère avec une belle palmeraie arrosée par l’oued M’zi. Elle est située à quatre cents kilomètres au sud d’Alger, à huit cents mètres d’altitude au pied des montagnes et des plateaux de l’Atlas saharien. C’est la porte d’entrée du Sahara, point de départ de la traversée nord-sud du désert par la route. Elle revêt de ce fait une importance stratégique et comporte pour cette raison une caserne et deux forts militaires construits à la fin du XIXème siècle. Elle était dotée à l’époque d’un petit terrain d’aviation essentiellement militaire.
Pour éclairer le choix du titre et du sous-titre de ce témoignage, il faut considérer que les « tortionnaires » sont les militaires de carrière et les harkis qui composaient l’équipe de l’officier de renseignement et qu’ils torturaient des civils algériens. Quant au qualificatif de « soldat improbable » je le dois à mon meilleur ami qui nous avait baptisés ainsi dans une lettre envoyée pendant la guerre d’Algérie.
Le protestant
Protestant de naissance, je suis issu par mon père d’une authentique lignée familiale, du coté de sa mère qui appartenait à une famille de protestants lorrains remontant assez loin dans le temps, du coté de son père c’est un peu moins direct, car bien qu’issu d’une famille protestante ce dernier avait été élevé (baptisé et premier communiant) dans la religion catholique, ce qui ne l’a pas empêché de se marier avec ma grand-mère au temple protestant de Sèvres Bellevue en 1909. Son grand père était un protestant allemand émigré en France dans les années 1820. Il s’était marié à Paris au temple luthérien des Billettes en 1835 et où son fils (le père de mon grand père) avait été baptisé et s’était lui aussi marié.
J’étais très engagé dans les mouvements de jeunesse protestants, en particulier dans le scoutisme. C’est dans ce cadre que j’ai participé à des activités de la CIMADE (association d’aide aux réfugiés) comme bénévole de 1953 à 1955 et même comme salarié au mois de décembre 1955. La jeunesse protestante était alors plutôt antimilitaristes et nous nous posions la question de l’objection de conscience : c’est à dire de refuser de faire notre service militaire, en particulier de combattre en Algérie. C’était à l’époque illégal et justifiable d’une peine d’emprisonnement en forteresse de plusieurs années. C’est pour cette raison qui coupait l’objecteur de la société, qu’il me semble me souvenir que le protestant philosophe (c’est ainsi qu’il se définissait), Paul Ricoeur avait pris position contre l’objection de conscience et était plus favorable au témoignage dans l’armée.
J’étais mal noté par l’autorité militaire car j’avais refusé de faire les EOR (la formation d’élève officier de réserve) alors que j’avais le profil requis : bachelier ayant fait une préparation militaire avant mon service (c’était obligatoire pour bénéficier d’un sursis d’incorporation) et dotée d’une solide formation scoute qui était reconnue à l’époque comme une bonne préparation à l’armée.
C’est mon engagement protestant qui m’a valu d’être nommé en arrivant à Laghouat, secrétaire de l’aumônerie militaire par le colonel de mon régiment. C’était une fonction à exercer en dehors de mes heures de service qui consistait essentiellement à présider quelques cultes lorsque l’aumônier était absent. En revanche cela me procurait quelques avantages entre autre l’accès au local de l’aumônerie pendant les absences de l’aumônier. Je disposai alors d’un lieu calme, à l’écart de la promiscuité de la chambrée militaire, où je pouvais lire, faire mon courrier et écouter les deux disques que j’avais emmené « la symphonie fantastique de Berlioz » et « le concerto pour orchestre de Bela Bartok ».
D’une façon générale ma mission était d’assister l’aumônier protestant. Il faisait son service militaire et avait une formation d’évangéliste acquise en Suisse. Je l’ai accompagné à deux occasions en dehors de Laghouat dans son ministère pastoral : une fois au Sahara pour une tournée du secteur militaire dont il avait la charge et ensuite lors du « pèlerinage protestant » au Musée du Désert du Mas Soubeyran à Mialet dans les Cévennes.
Nous avons effectué le périple auprès des militaires protestants du Sahara de Laghouat à In Salah dans une 2CV mise à sa disposition par l’armée. C’était pour moi quelques jours de permission bienvenus. Je n’ai qu’un seul souvenir précis de cette tournée, elle concerne un évangéliste que nous avons embarqué avec nous et qui a contribué à donner un petit parfum d’aventure à un voyage a priori sans histoire. Après avoir dîné (c’est un bien grand mot pour un repas de quelques dattes très sèches arrosées d’eau) et couché dans sa maison à Ghardaïa, nous avons repris ensemble la route du Sud. Ce personnage exalté était un ancien ouvrier parisien qui se croyait investit de la mission divine d’évangéliser les musulmans du Sahara. Il profitait de notre voyage pour aller prêcher la bonne parole dans le Sud. Sur le marché d’In Salah il s’était installé avec des tapis de prière ornés de versets bibliques et proclamait l’évangile. C’est en passant près de ce marché que nous avons dû l’embarquer rapidement dans notre voiture car il était menacé de lapidation par la foule.
Le voyage à Mialet était d’une tout autre nature, pour profiter de la même occasion qui permettait aux catholiques de participer au pèlerinage militaire annuel à Lourdes, l’aumônerie protestante avait organisé une rencontre au Musé du Désert à Mialet dans le Gard, haut lieu de la mémoire cévenole. J’en ai bénéficié en juin 1960, ce qui m’a permis aussi de passer quelques jours de permission à Paris. Le thème de la rencontre : « Y a-t-il des guerres justes ? » était à la fois très convenu et un peu explosif dans le contexte de la guerre d’Algérie car il y avait parmi nous à la fois des français d’Algérie qui défendaient « l’Algérie française » et des gens comme moi qui militaient pour l’indépendance. Le dialogue a eu lieu sans que personne ne revienne sur ses positions, mais l’important était que nous nous étions écoutés. Dans le cadre du Musée du Désert, ce thème résonnait aussi avec la mémoire héroïque de la guerre des Camisards (révolte protestante contre les troupes de Louis XIV au début du 18° siècle) dont le souvenir est toujours très présent en pays cévenol.
Les tortionnaires
En arrivant à la caserne à Laghouat, nous étions reçus individuellement par le colonel commandant le régiment qui nous attribuait une affectation. C’est ainsi que j’ai été nommé secrétaire de l’officier de renseignement en n’ayant aucune idée de ce qui m’attendait.
L’équipe du lieutenant officier de renseignement comprenait en plus du secrétaire : un maréchal des logis, deux harkis, une jeep et son chauffeur
Le lieutenant était un catholique, natif du Nord de la France, diplômé de l’école catholique d’ingénieur de Lille, marié et père d’une petite fille, abonné à la revue Ecrits de Paris, mensuel d’extrême droite lié à l’hebdomadaire Rivarol (je le sais car je l’ai trouvée dans le placard du bureau). Il s’était engagé dans l’armée à la fin de son service militaire et il était farouchement partisan de l’Algérie française.
Le maréchal des logis était un militaire de carrière avec un profil pas très engageant, genre grosse brute.
Les deux harkis étaient d’ex rebelles, supplétifs salariés de l’armée française payés au SMIC. C’étaient de francs salopards qui entre autre exactions rackettaient la population sur le marché de Laghouat. Mon expérience avec les harkis est partielle et partiale, mais elle ne s’arrête pas là. En effet il se trouve que j’ai assisté au massacre des algériens du 17 octobre1961 à Paris. Je travaillais alors le soir rue Réaumur dans une vitrine qui avait vue sur la rue et j’ai vu les « harkis » de la police parisienne en treillis bleu, courser et matraquer les militants sans défense qui avaient décidé de manifester ce jour-la dans Paris pour l’indépendance de l’Algérie.
Le chauffeur de jeep était un appelé du contingent apparemment sans états d’âme
Notre service de renseignement avait pour objectif principal (en dehors du renseignement militaire proprement dit qui consistait à surveiller les mouvements de l’ennemi et à produire dans ce cadre une synthèse quotidienne pour l’état major), le démantèlement des réseaux de collecte de l’impôt révolutionnaire du FLN. On sait bien que l’argent est le nerf de la guerre de tous les conflits de libération et qu’il provient en grande partie des contributions de la population.
Le service était installé dans un petit bâtiment isolé situé dans un coin de la cour de la caserne. Il comportait trois pièces précédées par une courette fermée par un muret. Il y avait un bureau, une salle de torture et une cellule.
Dans le cadre du démantèlement des réseaux de collecte de l’impôt, le lieutenant procédait à des arrestations arbitraires essentiellement de bergers nomades qui élevaient des moutons sur le plateau contrefort de l’Atlas Saharien au nord de Laghouat. Ils étaient vêtus d’une tunique, d’un sarouel (large pantalon arabe) et d’un burnous (grande cape de laine qui les protégeaient de la chaleur comme du froid ), ils se couvraient la tête d’un chèche (une longue pièce de coton qui protège du soleil et du sable), ils étaient chaussés d’un genre de « desert boots » en peau brute avec des semelles en vieux pneu. Ils possédaient tous un petit couteau très affûté et une petite boite ronde contenant du kif sous forme d’une poudre orange (le kif est le nom du chanvre au Maghreb dont l’on extrait le haschisch). On leur laissait cette drogue car cela contribuait à ce qu’ils restent calmes pendant leur détention .
La torture pratiquée par l’équipe comportait deux sortes de supplices : l’un relativement anodin dans la façon dont elle était pratiquée alors : la « Gégène », l’autre très violente : la baignoire. La « Gégène » ou supplice de l’électricité consiste à soumettre le corps du torturé à une décharge électrique plus ou moins violente. Elle peut être très douloureuse et amener le torturé à un état proche de la mort. Dans le cas qui nous concerne je l’ai qualifiée de supplice anodin car la décharge produite par un téléphone de campagne équipé d’une dynamo utilisé alors n’était pas très violente. Appliquée sur le bout des doigts de la personne soumise à un interrogatoire, elle procurait plus de peur que de réelle douleur. La Gégène était pratiquée en ma présence dans mon bureau c’est pourquoi je peux dire qu’elle n’était pas très violente, cela explique peut-être pourquoi elle n’était pas très efficace. Au bout de quelques semaines je comprenais suffisamment de mots du dialecte arabo-berbère utilisé lors des interrogatoires pour me rendre compte que les suspects soumis à cette torture n’apprenaient pas grand chose à leurs tortionnaires, ils n’avaient peut-être pas non plus grand chose à avouer. Le supplice de la baignoire était d’une toute nature, je n’y ai jamais assisté mais je sais comment il était pratiqué. Il consistait dans notre service à immerger la victime dans une sorte de grand baquet fait en empilant trois gros pneus de camion l’un sur l’autre et à la plonger dans l’eau jusqu’à l’étouffement provoquant une sensation proche de la mort.
Avant d’en arriver là, je n’étais pas totalement ignorant du fait que la police et l’armée pratiquaient la torture en Algérie. J’avais lu grâce à mon père le livre d’Henri Alleg intitulé « La Question », paru début 1958 aux éditions de Minuit, qui dénonçait cette pratique. Il n’empêche que lorsque j’y ai été confronté de façon concrète cela m’a révolté d’autant plus que je ne disposais d’aucun moyen pour m’y opposer.
La seule action de résistance à ces actes dégradants dont je peux me prévaloir, est la libération du fou de Laghouat, un petit homme à l’esprit dérangé qui ne présentait a priori aucun danger. Je ne sais pas pourquoi nous l’avions arrêté. Il avait été placé dans une petite cellule innommable pour une durée indéterminée. Le lieutenant étant parti en opération pour plusieurs jours, je rendais compte tous les soirs au capitaine, notre supérieur hiérarchique. Je l’informais donc de la détention du fou. La nouvelle s’était répandue dans la ville et avait crée une certaine agitation, car en pays musulman le fou est un personnage sacré. Le capitaine a bien compris la situation, c’est pourquoi il a décidé de le libérer sans délai. Nous l’avons raccompagné ensemble à la porte de la caserne. A son retour le lieutenant était très en colère mais ne pouvait pas s’opposer à la décision de son supérieur et l’affaire en serait restée là.
Avec le recul du temps, j’ai pris conscience que mes rapports avec le lieutenant étaient pour le moins ambigus. D’un côté il se rendait bien compte que j’étais en désaccord profond avec ses activités, de l’autre il me manifestait une certaine confiance au point de m’emmener pour une nuit, monter la garde avec mon fusil, chez lui sur un lit de camp dans son salon, auprès de sa femme et sa petite fille (ce qui n’était certainement pas prévu par le règlement militaire). Il faut vous dire qu’à l’époque les militaires de carrière pouvaient vivre sur place avec leur famille. Le sergent avec qui j’ai travaillé plus tard à la Commission des Ordinaires, m’a ainsi invité à déjeuner chez lui avec sa femme et ses enfants. En y repensant je ne suis pas sûr qu’il s’agissait de confiance de la part du lieutenant, il estimait simplement nécessaire d’assurer la protection de sa famille et j’étais à sa disposition. Je sais par ailleurs qu’il a été très content de me remplacer par un français natif d’Alger qui partageait son engagement en faveur de l’Algérie française. Pour finir nous n’avons jamais échanger un seul mot après mon départ de son service, lorsque nous nous croisions dans la cour de la caserne nous nous contentions d’échanger un salut militaire très raide et très formel.
Je ne me suis départi envers lui, qu’une seule fois du respect de la hiérarchie militaire. Parmi les suspects arrêtés par le lieutenant il y a eu, je n’ai jamais su ni pourquoi ni comment, une jeune femme algérienne pas du tout issue de la population nomade mais plutôt citadine, elle n’est d’ailleurs restée que quelque heures dans le service. Les quelques mots que j’ai échangés avec elle montraient une réelle connaissance de la culture française. Elle nous a accusés de l’avoir violée, ce qui était si je peux dire « de bonne guerre ». Le lieutenant m’a naturellement mis en cause car je possédait la clef de la cellule où elle était enfermée. Il va sans dire que je n’avais rien fait de ce genre et je m’en suis pris violemment au lieutenant qui m’accusait. Il a compris cette révolte et nous en sommes resté la.
De par sa fonction, le lieutenant bénéficiait d’une grande liberté de mouvement dont il profitait largement. C’est ainsi qu’il chassait la gazelle et les pigeons ramiers sur les plateaux au nord de Laghouat à travers lesquelles il circulait librement en Jeep. Il utilisait de beaux fusils de chasse confisqués aux bergers éleveurs de moutons. C’est moi qu’il avait chargé de confectionner ses cartouches de chasse. C’était un travail simple que je pouvais effectuer tranquillement au bureau où je n’étais pas surchargé de travail. En compensation j’ai pu dégusté de la gazelle et du pigeon, rôtis dans les cuisines du régiment.
Je me suis demandé longtemps pourquoi le colonel m’avait affecté à ce poste si contraire à mes convictions. C’est probablement une fausse question, je me suis retrouvé là par la simple application de la bureaucratie militaire : il y avait un poste à pourvoir, j’avais le profil requis et j’étais disponible, mes états d’âme n’avaient rien à voir la dedans.
Philippe Wender, été 2018

  • #1 Le 23 octobre à 16:32, par Hugues Lehnebach

    Ce témoignage m’a vraiment interessé. Il exprime bien le désarroi dans lequel nous sommes quand, intégrés dans une structure habitée par une idéologie à laquelle on n’adhère pas du tout, nous restons passifs à notre corps défendant.
    nous sommes acutellement pris dans la nasse de l’idéologie quasi religieuse du néo capitalisme. Même si nous restons lucides, nous sommes passifs, n’ayant guère de moyens pour dire nos révoltes.

    L’Eglise démunie , incapable de revivre une nouvelle Réforme, chante des cantiques sans conviction car les paroles datent en général du XIX eme et ne correspondent plus à grand chose.


  • #2 Le 24 octobre à 12:05, par Jean Alexandre

    Pour avoir vécu ponctuellement, dans un tout autre contexte, une situation comparable lors de mon service militaire effectué un an plus tard, j’ai eu conscience de ceci : une protestation individuelle était vouée à l’inutilité complète et à l’étouffement par un séjour en prison militaire. Afin qu’il y ait une réelle action de témoignage, il fallait le soutien d’une autorité supérieure (le capitaine dans l’histoire de la libération du fou que rapporte Wender) ou extérieure, par exemple l’appui de l’Eglise. Or notre Eglise se refusait, du moins en pratique, à formuler des consignes destinées aux soldats et opposables à l’autorité militaire. En aurait-on subi les conséquences, les faits auraient alors été rendus publics. Le principe protestant de la responsabilité individuelle se retournait contre le pioupiou de base. Cela a causé chez moi une colère, à l’égard d’un protestantisme désincarné, qui n’a pas fini de produire ses effets.



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