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Article publié

Un mouvement révolutionnaire

mercredi 19 décembre 2018, par :

Pourquoi le mouvement des gilets jaunes a-t-il tout d’un mouvement révolutionnaire ? On peut s’en réjouir comme on peut le redouter. Mais c’est un fait, avec lequel nous allons devoir composer ici en France en cette fin d’année, et dans la nouvelle année qui vient.

Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas les caractéristiques des mouvements sociaux habituels, encadrés et emmenés par des syndicats, au sein de rapports sociaux bien repérables, qui se sont eux-mêmes établis avec l’histoire. Les luttes syndicales avaient fini par s’installer dans le paysage social et politique français, au risque de tomber dans une certaine routine n’ayant plus vraiment de prise sur l’évolution de la réalité sociale. Ici, nous avons un combat spontané qui n’a été revendiqué par aucun syndicat, ni télécommandé par aucun parti politique. C’est que la colère du peuple n’a rien d’une colère revendicative ponctuelle que le gouvernement, en tentant de s’appuyer sur des corps intermédiaires qu’il a entretemps superbement ignorés, serait à même d’apaiser ou de calmer. Cette colère vise à présent l’existence même des institutions, celles de la Ve République en particulier ; elle conteste la légitimité de ses représentants élus, et du président de la République en personne, également élu au suffrage universel. Quelle nouvelle République peut naître de cette contestation en profondeur, et peut-elle ne pas reposer sur l’élection de représentants élus, alors que les gilets jaunes eux-mêmes refusent d’avoir des individus élus qui les représenteraient ?
Bien sûr, on peut s’attendre à ce qu’une masse d’individus atomisés ne faisant confiance dans aucun parti ni dans aucun corps intermédiaire ne fasse le lit de mouvements fascisants (comme on le voit avec la montée du parti Cinq étoiles en Italie, ou de Vox en Andalousie), en s’appuyant par exemple sur des analyses d’Hannah Arendt qui a montré que, dans les années 30, la perte de confiance des individus déclassés, désocialisés, esseulés, en tout ce qui était susceptible de les représenter les a amenés à suivre aveuglément un personnage providentiel à leurs yeux. Or il est remarquable que le mouvement des gilets jaunes exprime sa plus grande défiance envers quelque représentant que ce soit qui tirerait une gloriole personnelle de son statut et ferait passer ses ambitions propres avant l’intérêt commun, comme s’il n’était pas prêt à consentir à une nouvelle servitude. Il ressort au contraire de nombreux témoignages que les individus qui se retrouvent sur les ronds-points se fédèrent, brisent leur esseulement, partagent leurs expériences, échangent, en laissant apparaître d’ailleurs des désaccords, non sur la justesse de leurs revendications, mais sur la politique migratoire par exemple (tout ce qui sépare l’extrême gauche de l’extrême droite), sans que cela remette en cause en profondeur leur unité. Ni Le Pen, ni Mélenchon ne pourront profiter politiquement de ce mouvement citoyen qui, tout en étant radicalement nouveau et largement imprévisible, s’inscrit dans une mémoire collective profonde, tant les références à la Révolution française sont récurrentes.
Bref, loin de former une masse désespérée prête à tous les aveuglements idéologiques, les « gens » qui se rassemblent sur les ronds-points sont en train de se constituer comme peuple, prêt à bouleverser les institutions, comme s’il allait tenir, non pas jusqu’à ce que Macron finisse par démissionner, mais tant que le peuple restera ignoré dans la prise en main de son destin politique, comme si, justement, le politique était à réinventer. Cette posture n’est utopique que si cette partie du peuple, rassemblée sous le signifiant « gilets jaunes » cède, finit par quitter ces lieux de rendez-vous que sont les divers ronds-points qui jalonnent le paysage routier du territoire national, rendez-vous éminemment politiques. Or quand un peuple sent soudain sa force, il ne recule plus. Autrement dit un rapport de force est engagé, et celui-ci risque de durer. Il est révolutionnaire en ce sens que, outre qu’il s’attaque de front à une politique économique néo-libérale entreprise depuis les années 80 qui n’a nullement profité à la société dans son ensemble mais seulement enrichi les plus riches et appauvri les plus pauvres, et qui repose sur le mythe d’une croissance infinie, il s’attaque dans le même temps aux institutions prétendument démocratiques qui ont permis sa mise en place.
Quelle que soit l’issue du mouvement des gilets jaunes, elle pose la question fondamentale, de philosophie politique : qu’est-ce qui fonde la légitimité d’un pouvoir ? D’une manière ou d’une autre, elle se fonde sur la reconnaissance par ceux qui sont soumis à ce pouvoir de sa validité – avec une part de croyance et d’imaginaire, inévitable, dans cette reconnaissance. C’est ce qui fait la différence entre autorité (reconnue) et puissance (imposée par la violence, l’argent…). Si je me fais arrêter par un policier parce que je brûle un feu rouge, même si je proteste, je sais que le policier est en droit de le faire, et même qu’il doit le faire. Il a autorité pour le faire. On peut étendre cet exemple à tous les représentants des institutions publiques. Je paie de mauvaise grâce l’impôt, mais je sais que je dois le faire, car je sais que je dois contribuer, aussi petite que soit ma part de contribution, à l’argent public, etc. Il y a bien une différence entre une dictature qui ne tient son pouvoir que de la force et de la violence, et ne se maintient que par la corruption, et un régime un tant soit peu démocratique, où l’on consent à obéir à des autorités reconnues. Or quand les policiers abusent de leur pouvoir pour humilier voire tuer dans certains quartiers populaires, on ne reconnaît plus leur autorité, au moins dans ces quartiers (il n’est donc pas étonnant que « le comité justice pour Adama » ait rejoint les gilets jaunes). Quand on voit que la contribution à l’impôt n’est pas équitablement répartie (et la suppression de l’lSF l’illustre magistralement), et que l’argent redistribué l’est très peu pour les services publics mais vient en aide aux plus riches, sous prétexte de stimuler l’investissement, les individus ne consentent plus, non pas à l’impôt en général – loin de là – mais à une politique fiscale à la fois injuste et contestable.
Enfin, quelle légitimité accorder à des représentants élus, comme le sont les députés de la majorité, quand ils ne font qu’entériner des décisions prises verticalement au sommet de l’exécutif ? Le problème ne date pas d’aujourd’hui mais de la mise en place de la Ve République, problème aggravé quand on a aligné la durée d’une législature sur celle de la présidence, au point que l’Assemblée nationale (dont les décisions ne peuvent pas être réellement mises en cause par le Sénat) est devenue une chambre d’enregistrement de la politique décidée par l’exécutif. Emmanuel Macron a poussé ce défaut des institutions de la Ve République à l’extrême au point d’en cristalliser toutes les tares ou plutôt tous les aspects monarchiques, plus ou moins voulus d’ailleurs par le général de Gaulle lui-même, et qu’il a assumés lui-même complètement. En agissant ainsi il a favorisé l’émergence d’un climat d’insurrection de nature révolutionnaire. Et tout indique qu’il n’est plus à même de l’endiguer, et encore moins de transformer les désirs du peuple en réalité.
Mais n’oublions pas une chose, que soulignait Pascal, c’est que tout pouvoir politique, dont on finit par admettre la légitimité, est mis en place à l’origine par un coup de force (il est établi par la force et se maintient par l’opinion, dit précisément Pascal). Car une chose est l’origine d’un pouvoir établi - la force - et une autre son fondement - une reconnaissance par les citoyens de l’autorité du pouvoir en place. Les institutions de la République sont bien le fruit d’un rapport de forces qui a été finalement favorable aux républicains, au prix de la tête d’un monarque. Les institutions de la Ve République ont été mises en place par un coup de force du général de Gaulle, pour ne pas dire par ce qui ressemble à un coup d’Etat, en 1958. Mais le peuple en a admis sans délai la légitimité. Je pense que nous vivons une période historique où un rapport de force s’instaure au point que le pouvoir établi finira par tomber– comment ? on ne le sait pas. En ressortiront, on peut l’espérer, de nouvelles institutions et une nouvelle République, dans lesquelles le peuple se reconnaîtra davantage, et ce pour faire face à des problèmes en effet nouveaux, comme la transition énergétique et la définition d’une nouvelle politique économique et sociale face aux défis écologiques de notre temps, en rupture avec celle qui a été mise en place verticalement par nos dirigeants européens, aveuglés par une même idéologie ultra-libérale. Car cette « révolution française » a déjà et aura nécessairement des effets européens.


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