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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Article publié

Violences policières et loi travail

Il faut défendre l’Etat (contre lui-même)

Publié par Médiapart le jeudi 16 juin 2016.

Croyants et citoyens, nous avons été victimes et témoins, lors du mouvement social en cours, de violences policières dont l’ampleur et la banalisation nous effraient. Si nous prenons la parole, c’est pour dire notre conviction qu’il est aujourd’hui de la responsabilité de tous les citoyens de protester contre ces violences et de défendre non seulement les manifestants, mais aussi l’Etat, contre ses propres excès.

Nous avons été molestés et traînés à terre lors d’une occupation pacifique de la place de la République, à Paris. Bloqués, gazés et chargés lors de plusieurs cortèges pacifiques et familiaux dans les rues de plusieurs villes. Nous constatons les tentatives de manipulation de la justice et du droit pour réprimer des manifestants et entraver l’exercice de libertés fondamentales. Nous entendons avec effarement le premier ministre et le président de la République menacer d’interdire les manifestations syndicales. Sans idéaliser le mouvement social, nous sommes révoltés par la disproportion entre notre engagement revendicatif, pacifique, d’ordre politique, et la violence policière systématique, d’ordre répressif. La violence d’une partie des manifestants ne peut en servir d’explication. A de rares exceptions, que nous condamnons, elle ne s’attaque qu’à des biens matériels de portée symbolique. Dans tous les cas, l’Etat ne peut rentrer dans un raisonnement du « œil pour œil, dent pour dent » qui est l’antinomie de la paix civile qu’il est censé garantir.

Si nous nous exprimons contre les violences policières en tant que militants du christianisme social, c’est parce que notre foi nous rend particulièrement vigilants, en particulier quand les dérives deviennent système. Non que nous prétendions imposer un absolu tiré des textes sacrés. Au contraire, nous pensons que l’Etat doit avoir clairement conscience qu’il n’est investi d’aucune mission sacrée. Nous, que notre foi confronte au mystère de l’absolu, affirmons que l’ordre social et politique ne doit se référer à aucun absolu, que celui-ci soit religieux, politique, sécuritaire, identitaire, économique. La loi, l’administration, la police ne sont que des outils, des moyens. Ils ne sont légitimes qu’à des fins justes. Ils ne doivent pas être au service de l’ordre tel qu’il est, absolutisé, mais doivent être les outils de la vie démocratique pour relativiser, discuter et décider provisoirement de cet ordre. Ils sont les moyens d’une protection du faible contre le fort. Lorsque l’Etat tente de dire le Vrai et d’instituer par la force ce qu’il prétend être le Juste, il se prend pour Dieu et c’est alors qu’il devient dangereux. Tel est la logique à l’œuvre ces jours-ci. Dans l’histoire, cette logique est allée jusqu’à ce que des théologiens, dans les années 30, ont pu appeler une « démonisation » de l’Etat. A vouloir se faire Dieu, l’Etat se fait démon ; à vouloir faire l’ange, il risque de se faire bête. Face au danger, cette mémoire et l’enseignement que nous tirons de la Bible – mais d’autres arrivent bien sûr à la même conclusion par d’autres chemins – est que le citoyen a alors le devoir d’agir pour sauver l’Etat contre lui-même, le projet de justice et de droit contre la crispation d’un ordre injuste et d’un état d’urgence et de violence permanent.

Les citoyens seraient responsables de l’Etat ? La violence policière généralisée cherche à prouver le contraire. Tout son effet est de séparer l’Etat de ses citoyens, les couper de leur responsabilité. La violence policière réduit les corps des manifestants (et des victimes non manifestantes) à un espace à discipliner et à soumettre. Quiconque prétend renégocier l’ordre social devient nécessairement un « casseur », un « irresponsable ». Le manifestant est chosifié en tant que corps menaçant, la politique est niée en tant que parole : le CRS ne discute pas, la violence policière fait taire physiquement, les balles de flash-ball rendent aveugle, les grenades sourd, et les lacrymos muet. Cette logique brute de l’exercice du pouvoir s’ajoute à la violence symbolique d’un pouvoir qui maintient un projet de loi en contradiction avec la parole donnée lors de l’élection et contre l’opinion de la majorité de la population dans un régime politique dont l’étymologie signifie pourtant « pouvoir du peuple ».

Ces violences généralisées sont apocalypse au sens étymologiques où elles sont dévoilement. Elles donnent à voir le fondement violent et injustifiable de l’État. Elles nourrissent la perte de confiance généralisée envers la communauté.

On le sait, « oeil pour œil, dent pour dent » est une expression de la Bible. Mais lire la Bible, c’est apprendre à penser contre soi-même. Dans le même livre du Lévitique, un tout autre message est délivré, contestant le premier, qui met au contraire en garde contre la tentation de la vengeance : « Tu ne te vengeras point, et tu ne garderas point de rancune contre les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Penser contre nous-mêmes, rejeter la facilité du « œil pour œil », voilà ce que nous aurions dû faire alors qu’hier nous étions trop silencieux quand les violences et bavures policières s’abattaient sur des personnes parce que noires, arabes, musulmanes, immigrées ou habitants des banlieues populaires. Rejeter le « œil pour œil et dent pour dent », c’est aujourd’hui appeler à défendre l’État contre la tentation de l’absolu sécuritaire, à le dénoncer lorsqu’il devient injuste, à le combattre lorsqu’il commence à limiter la liberté de penser et de protester, à l’interpeller quand il fait le jeu des radicalismes autoritaires.

L’Etat est le bien commun des citoyens et ceux-ci sont responsables de l’État. En tant que chrétiens, même si nous avons l’Espérance qu’un jour puisse exister une société sans Etat, nous voulons pour aujourd’hui assumer résolumentcette responsabilité et lorsque l’État se met à frapper pour mater le désir de changement, dire à toutes les victimes notre fraternité et dire à l’Etat, avec d’autant plus de force, notre révolte.

De quelques Jude, Elisée, Tamar et autres Camille, protestantEs et catholiques, se réclamant du Christianisme social


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