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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Anticapitalistes et croyant-E-s : t’y crois, toi ? Réaction...

lundi 8 novembre 2010, par :

Jean Alexandre réagit au texte "Anticapitalistes et croyants-E-s : t’y
crois, toi ?".

Chère amie,

Cher ami,

Votre Lettre à nos camarades de la gauche de
la gauche qui ne savent plus à quels saints se vouer dans les débats sur la
religion
m’a beaucoup intéressé. Notez que je ne suis pas personnellement
impliqué, comme vous, dans « la gauche de la gauche », qui me paraît
une impasse politique. Mais c’est votre démarche qui m’intéresse. Je la crois
utile, et bien venue à l’heure actuelle. J’ai cependant quelques réserves à
vous communiquer. Prenez-les comme un témoignage d’amitié et de respect.

Vous écrivez par exemple : En y prenant
part, nous voulons être vigilant-es à ne pas laisser s’enfermer l’action
commune dans une logique purement rationnelle qui ferait s’effacer l’individu
derrière le collectif. Notre foi nous invite à concilier la logique de justice
et la logique d’amour et de don, que nous entendons dans la Parole. La logique
d’amour ne suffit pas, mais elle met sur le chemin de la justice, d’une justice
poussée par l’amour jusqu’au bout de sa propre logique.

Cette opposition entre le collectif et
l’individu, rapportée à une opposition entre le rationnel et le don ou l’amour,
me paraît fausse et dangereuse. L’individu qui aime ne cesse pas pour autant
d’être rationnel, s’il en a le goût et en prend la peine, et c’est alors ce qui
peut le protéger d’une tendance à se soumettre à un collectif qui se
présenterait comme lui seul rationnel. On a vu cela, je l’ai vécu
personnellement, et cela s’appelle totalitarisme.

Pour moi, ce que vous appelez ailleurs
« spiritualité » (Nous assumons la tension entre notre
spiritualité et nos convictions politiques)
rassemble l’ensemble de ce qui
fait l’être humain, rationalité comprise, puisque le terme désigne la pratique
des capacités de l’esprit. Bref, il n’existe pas de spiritualité religieuse qui
serait d’une autre nature que celle de la raison. En quoi je me situe comme
matérialiste et moniste, ennemi du dualisme.

Je vous appelle amicalement à fuir le dualisme
(esprit/corps, âme/chair, sens/forme, foi/raison, etc.) comme la peste, car il
s’agit de ce qui fait mourir l’être vivant en le découpant en tranches
inconciliables.

Je retrouve dans ce passage cette tendance
– que vous partagez malheureusement avec l’opinion habituelle – à couper l’être
en deux :

Ne pourrions-nous pas accepter cette
contradiction entre une raison purement rationnelle et cette raison du
cœur ? Nos raisons du cœur, ce sont nos indiscutables, nos transcendances,
y compris laïques (…) Nous appelons simplement à un débat serein, qui
respecterait cette tension, ferait une place aux raisons du cœur, aux côtés du
rationnel nécessaire à la construction des luttes.

Brandir le cœur est à soi seul, pour moi, un
signal d’alarme. Car c’est la droite qui a du cœur, souvenez-vous en :
« Monsieur Mitterrand, vous n’avez pas le monopole du cœur »
(Giscard), « Vous croyez peut-être que je n’ai pas de cœur ? »
(Sarkozy). Et toujours, au « cœur » de la droite, la vraie gauche a
opposé, oppose et opposera la justice.

Or vous, vous opposez le cœur à la raison,
serait-ce pour prier celle-ci de lui faire une petite place. Je pense que cette
part de notre spiritualité qui nous vient des Écritures bibliques n’est, en
premier lieu, ni irrationnelle, ni intime. Elle est un appel à ce que l’espèce
humaine en vienne à combattre la violence, et en particulier la violence
instituée. Je le dis en tant que bibliste et je suis prêt à m’en expliquer.

Plus généralement : si l’on vous suit,
croire en Dieu, servir le Christ, ce serait irrationnel, et il conviendrait
alors de se faire accepter malgré cette irrationalité, ou, au mieux, parce que
la raison reconnaîtrait là une part du réel dont elle n’a pas encore réussi à
rendre compte. Or il n’y a rien d’irrationnel à penser la possibilité d’un
dieu, ni à mettre alors, tant qu’à faire, sa vie au service du dieu particulier
auquel Jésus se réfère. Il ne faut pas confondre la raison, qui peut s’efforcer
de penser et de qualifier toute chose, et la science, qui se limite par
définition à l’étude de ce qu’elle décide d’observer en tant qu’objet.

Je constate enfin que vous parlez de
« récits mythiques de la création ». Ce terme de mythe est dangereux
quand on tente, en tant que croyant, de se faire comprendre d’incroyants
militants, car il risque de les amener à penser que l’on ne parle que de choses
irréelles, donc propres à détourner des combats à mener. Mais surtout, l’emploi
de ce terme, rapporté aux Écritures bibliques, est erroné. Les éléments
d’origine mythique qui peuvent être présents dans les récits auxquels vous
faites allusion sont en effet écrits, recréés, dans une perspective parabolique
qui, elle, n’est pas mythique, mais politique et éthique. Là encore, je
pourrais m’en expliquer.

Bref, personnellement, je pense que la seule
chose utile qu’une militante croyant ait à dire aux militantes antireligieux,
c’est de s’en tenir aux faits, non à des théories. Et les faits sont bien moins
tranchés qu’ils le pensent, car à tous les exemples de croyants fanatiques et
despotiques qu’on puisse citer, on peut opposer l’exemple de bien des croyantes
fraternelles et libérateurs, tels Gandhi, M.-L. King, Mandela, et toutes les
autres. Alors si ces militantes antireligieux sont rationnels, elles pourront
toujours exercer leur raison à distinguer entre croyants et croyants. Si elles
ne le font pas, cela jette un doute sur leur capacité réelle à envisager la
complexité, plus large encore, du monde qu’ils veulent changer.

Ceci dit, continuons le combat !

Jean Alexandre

P.S. : Je n’aime pas écrire comme vous,
avec des –e, -es, chaque fois qu’il s’agit de personnes. Je comprends bien
qu’il s’agit de combattre le sexisme inhérent à la langue officielle, mais,
pour tout vous dire, je pense que cette pratique est néanmoins le fruit d’une
erreur dans le domaine linguistique. C’est pour quoi je préfère écrire, soit au
féminin, soit au masculin, mais ceci de façon aléatoire.