Prologue
Epilogue de la séquence précédente : été
2003, ce fut la décision en assemblée générale de suspendre, faute d’une
disponibilité suffisante, la parution de la revue Autres Temps (AT) -
l’activité principale du Mouvement - à parution des numéros en préparation à ce
moment-là.
- Retour sur un engagement
C’est le 4 janvier 1989, lors du colloque du
centenaire du Mouvement organisé à l’IPT sur le thème « Cent ans de
Christianisme social à l’heure de l’Europe », avec Pierre Joxe, Laurent
Gagnebin, Jean Baubérot et Klauspeter Blaser pour intervenants, que j’ai
rejoint le CS.
Conquis par le climat général du colloque, j’ai
demandé à Bernard Charles, alors président du Mouvement, comment « monter
dans le train ».
Il me convia à la réunion suivante du comité de
rédaction d’AT, où je trouvai :
- le sentiment de participer à un
« nous », et un « nous » qui, de surcroît, émette une voix
discordante dans une conjoncture politique de plus en plus néolibérale - une inscription dans un enchevêtrement
d’histoires longues : celle des mouvements ouvriers et syndicaux
déclencheurs de la prise de consciences des fondateurs du CS, fin XIXe, celle
du Christianisme, celle de la Bible. Histoires qui viennent de loin et peuvent
mener loin. - les particularités, probablement assez
protestantes, d’articuler critique et conviction (distance et appartenance),
d’assumer un certain pluralisme interne (par exemple, « première » et
« deuxième » gauches cohabitaient fort civilement), et, sans doute en
résultante, de donner à rencontrer, non des individus, mais des
individualités. - le constat, malheureusement non démenti par la
suite, de la très faible présence de ma génération, celle des natifs des années
60.
J’en tire pour aujourd’hui l’espoir que le
nouveau « nous » qui semble s’ébaucher pourra tenir bientôt une
parole, non seulement de protestation sur tout ce qui ne va pas bien
actuellement (il y a de quoi faire), mais aussi, ce qui est peut-être plus rare
et difficile, de proposition pour que ce monde aille mieux.
- Ecueils et difficultés des années
1989-2004
Au-delà de la préparation et la parution des numéros trimestriels d’Autres
Temps, activité menée avec l’enthousiasme de participer à une histoire
vivante (indivisément celle de la revue et celle des humains en
général !), plusieurs évidences se confirmaient avec les années :
- le vieillissement des lecteurs, non compensé en
nombre par un quelconque rajeunissement ; - la difficulté à trouver des plumes rendant
compte, dans la revue, d’une action de terrain dans le souci de confronter
expérience et réflexion. Cette absence a consacré l’image d’une scission entre
réflexion et action, et d’une revue un peu intello et trop parisienne qui
suscitait l’estime pas sans peut-être emporter vraiment l’adhésion.
Questions : quels enseignements en tirer
pour aujourd’hui ?
Se pose la difficulté pour le Mouvement de
trouver sa place en complémentarité avec d’autres associations de
« terrain » (Cimade, CASP, Entraide protestante…). A cet égard, on
dit que le Christianisme social est victime de son succès puisque ses
orientations sont désormais reprise par d’autres, mais quelles conséquences en
tire-t-on en ce qui le concerne ?
- L’ancrage du Mouvement
La vocation du Mouvement est de se préoccuper de
tous types d’enjeux : politiques, économiques, sociaux, culturels ou
autres. Il s’adresse à des personnes entières, non à de simples spécialistes de
« leur » domaine.
Même chose en termes de regard : il s’agit
de multiplier les angles pour articuler éthique, politique, sociologique,
économique, théologique…. Ou encore en termes de temporalité : ce qui
relève du « déjà là » et du « pas encore ». A cet égard, il
y aurait à concilier au moins trois mouvements : l’un pour dissocier les
régimes de temporalité, l’autre pour dénoncer les raccourcis et les amalgames,
un autre encore pour rappeler au temps long.
Il y a aussi une exigence d’universalité :
la promesse d’une monde réconcilié est valable pour tous. Il s’agit donc,
tantôt de tenir une parole qui ne sacrifie pas quelques-uns au nom d’un plus
grand nombre, mais s’efforce au contraire de tenir ensemble éthiques de
conviction et de responsabilité (pour contrevenir à la distinction de max
Weber) ; tantôt de porter une voix prophétique qui rappelle à la primauté
des finalités par rapport aux seuls discours sur les moyens ; tantôt
d’inventer une manière de dire et faire qui pointe dans les deux directions en
même temps, celle d’ici et maintenant et celle d’ailleurs et demain.
Je terminerai en soulignant que, si cet ancrage
lui-même reste bien sûr à réinterroger, si l’on entend que ce qu’il a à nous
dire soit quelque chose de vivant aujourd’hui, la question demeure entière de
la forme que pourra prendre le Mouvement nouveau qui s’ébauche. Réseau,
commune, ou autres, à nous de trouver, à l’usage, la forme.
Pierre-Olivier Monteil

