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Appel pour une relance du christianisme social, pour des communes théologiques

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Article publié

NOTRE PERE ET NOTRE PAIN

Prédication du pasteur Philippe KABONGO M’BAYA

samedi 3 juillet 2021, par :

Matthieu 6,5-13
5 Lorsque vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites, qui se plaisent à prier debout dans les synagogues et aux coins des grandes rues, pour se montrer aux gens. Amen, je vous le dis, ils tiennent là leur récompense. 6 Mais toi, quand tu pries, entre dans la pièce la plus retirée, ferme la porte et prie ton Père qui est dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.
7 En priant, ne multipliez pas les paroles, comme les non-Juifs, qui s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. 8 Ne faites pas comme eux, car votre Père sait de quoi vous avez besoin avant que vous le lui demandiez. 9 Voici donc comment vous devez prier :
Notre Père qui es dans les cieux ! Que ton nom soit reconnu pour sacré,
10 que ton règne vienne, que ta volonté advienne — sur la terre comme au ciel.
11 Donne-nous, aujourd’hui, notre pain pour ce jour ;
12 remets-nous nos dettes, comme nous aussi nous l’avons fait pour nos débiteurs ;
13 ne nous fais pas entrer dans l’épreuve, mais délivre-nous du Mauvais.

Avant-hier, sur le parvis de l’Hôtel de Ville de Paris IVe un campement multicolore de petites tentes a pu agacer les uns et peut-être amuser ou laisser indifférents les autres. Des réactions légitimes.
Un coup d’éclat en faveur des jeunes migrants et sans doute, surtout, des associations qui les soutiennent.
Un geste militant et noble ; était-il purement et exclusivement humanitaire, car c’était l’avant-veille des élections régionales et départementales qui se déroulent aujourd’hui. Elections dont nous mesurons tous les enjeux, voire tout l’enjeu…
Vous vous demandez où mon propos veut en venir.

Deux mots, ce matin, retiennent mon attention. Père et pain. Et à partir du verset 8 dans ce passage de Matthieu que je vous ai lu, « Père » et « pain » sont qualifiés. « Votre Père », suivi de « Notre Père » quand le discours devient direct. Enfin plus loin encore « notre pain ».
Jésus vient d’inviter ses disciples et les foules à une nouvelle éthique de la prière. Pour préserver à celle-ci et son identité et son authenticité. Pour empêcher qu’elle ne piège celui ou celle qui la prononce. Ne faites pas comme …Procédez plutôt de cette manière…
A première vue, des simples considérations didactiques pour cet exercice de la piété du croyant. Mais à première vue seulement.
Car ce qu’enseigne Jésus intègre le nouveau régime qu’il incarne autant qu’il le manifeste en un même événement. Les temps sont accomplis, « soyez accomplis comme votre Père l’est » pour vous et pour le monde.
A la différence de l’information donnée par l’évangile de Luc (11, 1-4), où la « prière modèle » est transmission d’un marqueur, un code spirituel de rattachement à un maitre, ce qu’on lit ici chez Matthieu s’insère en une autre amplitude.
Les disciples eux aussi incarnent et manifestent le règne de cieux.
Quand tout est mensonge, petit, douteux, incertain, laid, continuellement mortifère, sans espérance raisonnable : les disciples, comme leur Maître, affirment et vivent l’accomplissement de l’invisible dans les contradictions visibles du réel même.
A l’instar des Béatitudes, ce régime opère une dissidence et la prière trahit un moment de distance. Non pas une évasion, un simple lâcher prise, mais un éloignement décidé, une manière de répudiation.

Une oraison juive de l’époque, connue sous le nom de kaddish, magnifiait le NOM de Dieu. Cet éloge incomparable du Nom inconnu et imprononçable du SAINT d’Israël est ce que l’on appelle « sanctification ». La mention d’ADONAI ne figure nulle part dans le kaddish. Par contre « Notre Père » y est présent. Un rappel et une attestation de la théologie de l’Alliance.
La conscience de la fidélité de Dieu se donne à voir comme une valeur collective : la communauté, ce lieu seul, est l’unique moment où chaque croyant se reçoit comme enfant d’Abraham ! Il n’est pas indifférent de dire « Père » ; il est encore moins facultatif de déclarer « Notre Père ».
On peut s’interroger si ce n’est pas là la condition même du souffle et du geste de « sanctification ». Car au cœur de l’enseignement biblique, ce qui compte ce n’est pas la parentalité de Yahvé, mais sa sainteté.
Dire « Notre Père », c’est immédiatement convoquer et la filiation et la fraternité. En un même mouvement. C’est en leur lien que se noue ou se délite la sainteté du Très-Haut.
C’est par son Nom et en son Nom que réside le secret de ce qui donne sens et origine à mon existence. Pareillement, c’est de sa part et comme sa part que je reconnais l’autre comme partie prenante d’une commune humanité.
Contre les subjectivismes arrogants, concupiscents, honteusement idolâtres ; contre les individualismes de survie, identitaires, haineux, décomplexés et sans limites ; « sanctifier » NOTRE PERE n’est-il un visage du Bien commun. Ce que nous disons dans la prière est ainsi une propédeutique de la conversion collective, qui a une portée civilisationnelle et politique.
Car, comme le remarquait Olivier Abel ici même, sur le même texte, « Ce ‘Nous’ [impliqué dans notre Père] est primordial ». Il vient en tête. Il concerne ce qui est premier. Nous ne sommes pas notre propre « origine ». Quelqu’un d’autre, une Parole autre vient en premier pour conférer sens et « origine » à notre existence. Cette filiation est épicène ; elle est partageable et commune en vérité comme en dignité. Elle est donc réversible en fraternité.
Dans cette France si profondément désorientée par tant des maux, mortellement affaiblie par une pandémie récalcitrante, les jeunes migrants sur le parvis de l’Hôtel de Ville du IVe arrondissement me semblent être une allégorie. L’allégorie non pas du Nom imprononçable de Dieu, mais du NOTRE PERE INCOGNITO. Quels rythmes et quelles rimes pourraient scander le kaddish des temps qui viennent, ces temps incertains ?
***
Ce que je viens de dire concernant l’invocation du même Père, du Père commun, est repositionné dans cette même prière en une troisième demande.
Donne-nous aujourd’hui notre pain…
NOTRE PAIN, comme NOTRE PERE !
Et le Seigneur sanctifie lui-même son Nom, quand il nous confie le pain de sa fidélité. Chaque jour.
La « sanctification » reste, ici aussi, l’entrée privilégiée pour la valeur de NOTRE PAIN, qui fait écho à NOTRE DIEU. Il faut cependant éviter toute méprise en donnant au pain une nature indue, aliénante. Dénonçant certains Philippiens, l’apôtre les taclait : « …leur dieu est leur ventre » (Philippiens 3,11).
Mais, l’erreur inverse n’a pas épargné l’Eglise. Très tôt, le « pain pour chaque jour » a été compris comme métaphore de la Parole de Dieu. Au chap. 6 du quatrième évangile, le don du pain aux foules donne lieu à un long discours de Jésus sur le « pain vivant » descendu du ciel (Jn. 6, 32-33).
Cette spiritualisation du pain, soutenue par une anthropologie hostile au corps, a tourné le dos au réalisme vivant de la tradition vétérotestamentaire, avec ses bénédictions concrètes, marques du salut de Dieu pour son peuple et gage de sa son attachement à l’Alliance.
Pour bien se rendre compte qu’il s’agit du pain et non de son symbole, il suffit de formuler intérieurement cette demande pour soi-même… « Donne-moi, aujourd’hui, le pain de ce jour » : la connotation égoïste de cette pensée est si prononcée qu’elle rend la phrase difficile à assumer. C’est donc du vrai pain, motif et moteur de convivialité, qu’il s’agit.
NOTRE PAIN de chaque jour évoque indubitablement la manne. Une ressource offerte à tous, dans la justice et l’égalité du besoin. La manne est le prototype de ce « pain pour chaque jour », puisqu’elle ne se conservait pas. Comme la manne, le « pain pour chaque jour » est une parabole : celle de l’existence offerte, nourrie et protégée comme Don de Dieu. Et la « manne cachée » de l’Apocalypse, une autre manière de parler des Noces de l’Agneau, figure de l’accomplissement eschatologique du salut.
Quand l’Eglise célèbre la cène, elle convoque cette mémoire de convivialité et montre comment, à côté des égoïsmes des nations ou des positions sociales, la faim de justice, la soif d’égalité sont le « pain » qu’elle réclame.
« Cherchez d’abord le règne de Dieu et sa justice… »
Donne-nous aujourd’hui NOTRE PAIN pour ce jour. Pas un « pain pour moi d’abord » ou simplement « pour moi » tout court.
Donne-nous la faim et le goût de l’autre de l’étranger, racialisé, idéologisé, exutoire de tous les malheurs et de toutes nos tares !
La demande du pain devient la prospection de manques et des possibles à inventorier.
Une paroisse réformée de Taipeh, en Taïwan, reverse à la diaconie toute l’offrande récoltée au culte le dimanche où se célèbre la cène.
Le pratique est éloquente ! C’est à partir de nos prises de risque que Dieu intervient ; c’est quand nous risquons de manquer qu’Il nous nourrit. Comme pour la manne ou pour la foule dans le désert.
Ce signe est une manière de « sanctifier » le Nom de Dieu. Un signalement d’un Bien commun, qui n’est propriété de personne, mais qui fait de tous responsables pour son maintien.
Donne-nous aujourd’hui NOTRE PAIN… : il nous faudrait de temps à autres non pas dire, réciter, ces phrases, mais les épeler ; vraiment les prononcer sans écorcher aucune nuance de leur poids.
Avant d’être l’enjeu d’une convivialité, ce PAIN - là est un plaidoyer pour l’hospitalité. La lucidité oblige cependant à reconnaitre que le mot ne concerne pas seulement l’hostie, mais encore une possible hostilité. La justice et l’égalité étant des enjeux de lutte.
Quand les rumeurs affolantes et la désinformation enflent, stigmatisant toujours les mêmes ; quand le tohu-bohu de la peur fait fureur, laissant très peu de place au discernement, au jugement ; quand les sentinelles des identités meurtrières versent leur bile de xénophobie sur tout ce qui est basané ou noir, nous pouvons nous rappeler ce que disait Martin Luther King : « Nous sommes condamnés à vivre ensemble comme des frères, sinon nous mourrons ensemble comme des idiots » !
Cela n’a jamais été aussi vrai qu’aujourd’hui, pour l’ensemble de cette terre. Et pas seulement pour l’Europe ou la France. C’est évident.
Nous sommes faits, nous avons été faits, des commensaux par un Autre. Des commensaux de la cène bien sûr, mais aussi des orants qui invoquent le Père de tous, qui intercèdent pour le pain de tous.
La sanctification du Nom de Dieu et la protection de la dignité intangible de chacun, de chacune, constituent notre oraison. Elles sont notre prière et notre combat.
Amen


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