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Article publié

Refonder la parole politique : écho de la journée du 23 octobre 2021

Fake-news, complotisme, pourquoi ça marche ?

par Jacques-Frédéric JOSSERAND

jeudi 11 novembre 2021, par :

S’il est un domaine où le dévoiement de la parole politique est à son apogée c’est bien celui des fake-news, et des théories du complot.
Nous verrons dans un premier temps, et rapidement, « comment ça marche ». C’est le domaine des émetteurs. Ceux qui composent le mensonge, qui inventent la fausse nouvelle, qui construisent le complot. C’est aussi le domaine des réseaux nécessaires à leur diffusion. Lesquels réseaux s’enrichissent de tous les clics en cascade que génère un bon gros mensonge, un bon gros complot.
Pour, dans un second temps, s’intéresser plus en profondeur au « pourquoi ça marche ? ». C’est le domaine de celui qui reçoit l’information, qui va ou non, ou plus ou moins, y adhérer. Celui qui est perdu face à ce flux de paroles, vraies, fausses, détournées

Sommaire :
1. Comment ça marche
2. Pourquoi ça marche
2.1. Le temps de cerveau disponible
2.2. Notre cerveau perd la boussole
2.3. A propos du ressentiment
Conclusion

1. Comment ça marche – l’exemple Brésilen
Comment Jaïr Bolsonaro est-il devenu Président de la République au Brésil ?

Plusieurs facteurs sont alors en jeu.

1.1. L’opportunité. Lula est écarté de la course à la présidence à la suite d’une condamnation pour corruption, et son ex-ministre de l’Education, Fernando Haddad, se présente à sa place au nom du Parti des Travailleurs. 120 Millions de Brésiliens utilisent WhatsApp. Bolsonaro est blessé d’un coup de couteau pendant un meeting.
1.2. Des mensonges ahurissants. Bolsonaro et ses fils montent un mensonge monumental à partir d’un projet éducatif non abouti sur les diverses orientations sexuelles. Un prétendu Kit Gay à partir duquel le Parti des Travailleurs devait éduquer à la pratique homosexuelle les collégiens brésiliens.
1.3. Les complices : les fils Bolsonaro montent « le cabinet de la haine », des entreprises de marketing politique les assistent, quelques sociétés redoutant la gauche au pouvoir, les soutiennent
1.4. Un développement exponentiel de tweets via WhatsApp. Réseau de communication privé, chaque abonné WhatsApp peut communiquer avec 256 personnes regroupés en famille, des supporters de foot, les membres d’une Eglise ou tout autre.Le contenu des messages échangés est crypté, l’éditeur ne peut pas réagir même si le message est contraire à la loi. Si une des 256 personnes d’un groupe transmet les messages nauséabonds des Bolsonaro à tout son groupe, et qu’il est relayé à tout un autre groupe de 256 personnes de proches en proches, un nombre exponentiel de personnes sont touchées. En théorie, si ça fonctionne au mieux, si 256 émetteurs contactent 256 personnes qui en contactent à leur tour 256, on atteint 16,8 millions d’électeurs en 3 occurrences. Et pour améliorer le système, à chaque meeting, des N° de téléphone de sympathisants étaient capturés pour mettre en ligne le plus possible de portables émetteurs de messages.

Et ainsi, 58 millions de Brésiliens ont choisi un homme quelconque, qui n’avait aucune expérience, « ressemblant à leur oncle », homophobe, raciste, misogyne agressif, nostalgique de la dictature militaire, pour reprendre les mots de la courageuse journaliste Patricia CAMPOS MELLO

Revoir l’émission sur la 5, du 29 octobre 2020, disponible sur Youtube.

2. Pourquoi ça marche ?
A priori nous pensons que ceux qui accordent du crédit à ces fausses nouvelles, aux complots, sont des gens simples, peu cultivés, pas très subtiles, qui se laisse facilement tromper. Quelques fois même un peu niais, un peu stupides. C’est souvent vrai, même si ces pensées sont très condescendantes, voire méprisantes.

Certes nous aimons les contes et les histoires y compris celles à dormir debout. Certes un beau discours, même faux, peut nous donner l’impression d’avoir compris la marche du monde. Ce peut être rassurant, tant la complexité des choses nous dérange, tant est insupportable l’incertitude – nous reviendrons sur ces questions de complexité et d’incertitude.

C’est vrai aussi, mais essayons de creuser un peu la question.

Sans prétendre à aucune exhaustivité, pour tenter d’expliquer ce qui se passe, nous nous servirons aujourd’hui de 3 coups de projecteurs, avec :

a. « Apocalypse cognitive » de Gérald Bronner. De l’effet amplificateur des réseaux sociaux sur notre temps de cerveaux disponible

b. « Où est le sens » de Sébastien Bohler. Notre cerveau perd sa boussole, et nous nous réfugions dans des discours complotistes qui nous redonnent un cadre sécurisant

c. « Ci-git l’amer » de Cynthia Fleury. Le ressentiment, la peur du déclassement sont le terreau où s’épanouissent les mouvements complotistes et l’adhésion aux pires contre-vérités

Aucun de ces 3 ouvrages n’est consacré exclusivement à répondre à la question que nous nous posons aujourd’hui « pourquoi ça marche ? pourquoi quand nous subissons une parole politique dévoyée, nous y adhérons parfois. Mais à leur lecture, j’y ai trouvé des éléments de réflexion à partager avec vous.

2.1 - Il y faut d’abord du temps de cerveaux disponible
Gérald Bronner : « Apocalypse cognitive » - au PUF – décembre 2020
Gérald Bronner, est un sociologue français, professeur de sociologie à Université de Paris. Il est membre de l’Académie nationale de médecine, de l’Académie des technologies et de l’Institut universitaire de France. Il est également romancier. Emmanuel Macron vient de lui confier la présidence de la commission « Les lumières à l’ère du numérique ».
Le temps de disponibilité de tous nos cerveaux croit de façon exponentielle.
Avec la mécanisation de beaucoup de tâches, avec la productivité, avec l’allongement de l’espérance de vie, le temps d’éveil, non consacré au travail ou aux simples gestes de vie, le temps de cerveau disponible, est passé de 2 années sur toute une vie humaine en 1800, à 5 heures par jour aujourd’hui. Et ceci pour chaque individu. Ainsi pour l’ensemble des Français, on arrive à un capital de 1,4 milliards d’années de temps de cerveau disponible, constituant ainsi le plus précieux des trésors.
Jean Perrin (1870-1940), physicien, chimiste , Prix Nobel de physique en 1926. Homme politique, humaniste, dreyfusard , voyait là un formidable potentiel d’amélioration de la condition humaine par l’utilisation concertée et bienveillante, de tout ce temps de cerveaux devenus disponibles.

Mais ce temps de cerveau disponible a été capturé par les écrans.
La preuve en est apportée par la réduction du temps de sommeil – TV, jeux vidéos, PC, tablettes et surtout les smartphones.
Nous consultons nos smartphone 211 fois par jour avec la crainte d’être déconnectés d’un réseau.
C’est une crainte presque viscérale pour 76% des 18-24 ans. Les jeunes sont devenus des « dormeurs sentinelles ».
Ce détournement d’attention intervient pour 28% d’une journée de travail, et correspondrait à une perte chiffrée à 558 Mds $ chaque année aux USA.
De plus, la quantité d’informations proposées double tous les 2 ans. A tel point qu’aujourd’hui la somme des informations disponibles et leur facilité d’accès via les réseaux, dépasse la capacité de réception par l’ensemble des cerveaux disponibles chaque année.
« Nous sommes en présence de la rencontre entre l’hypermodernité du marché cognitif et le très ancestral fonctionnement de notre cerveau », nous dit Gérald Bronner

Sachant que le gout du scandale, la sexualité, la peur, accaparent en priorité notre attention, toutes les thèses complotistes ont champ libre pour capturer la disponibilité de nos cerveaux.
Il n’y a plus de place pour des échanges fructueux au service du bien commun, au service de la Cité et de son avenir, pour refonder la parole politique.

2.2 Ensuite, notre cerveau perd sa boussole :
« Où est le sens ? – Les découvertes sur notre cerveau qui changent l’avenir de notre civilisation » - Sébastien Bohler – chez Robert Laffont – septembre 2020 .
Sébastien Bohler est ingénieur, docteur en neurosciences, journaliste vulgarisateur des dernières découvertes sur le mode de fonctionnement de notre cerveau.
Le cortex singulaire. Sébastien Bohler décrit le rôle d’une zone profonde de notre cerveau , le cortex singulaire. Il nous explique comment cette zone est apparue au cours de l’évolution des hominidés et son implication dans leur développement d’êtres intrinsèquement sociaux.
Qu’est-ce que « le sens » ? C’est cette capacité du cerveau des vertébrés, et donc de l’Homme, de faire des prédictions et de gagner un temps d’avance sur l’état futur de son environnement.
Pour le chasseur-cueilleur se sera d’identifier la présence d’un gibier en suivant sa trace.
Pour le cultivateur depuis le néolithique, ce sera scruter le ciel pour prévoir le temps.
Et pour l’enfant ce sera commencer à contrôler son environnement quand il comprend qu’il sera récompensé pour son bon comportement.
Pour chacun – et je cite – « leur société n’est pas livrée au chaos, elle a un ordre et cet ordre est intelligible. Elle est fondamentalement rassurante ». Dans les sociétés traditionnelles les changements brutaux sont rarissimes.
Mais il en va tout autrement aujourd’hui. Contraire absolu du sens, l’incertitude s’installe, elle est source de graves dépressions – rappelons-nous par exemple, du burn-out des salariés d’Orange, il y a quelques années.
Comportement de l’autre : Un point essentiel au contrôle de notre environnement est la prévisibilité du comportement de l’autre, et même de tout un groupe d’autres dans lesquels je me reconnais – notion de neurones miroirs – et avec qui je partage la même vision du monde.
Mais cet autre, ayant lui aussi perdu le sens, comment prévoir son comportement, s’il n’est pas un très proche bien connu ?
Notre cerveau va donc le plus possible chercher du sens dans le monde qui l’entoure. Et l’auteur nous explique comment le cortex singulaire est une « machine à sens ….capable d’intégrer de vastes systèmes de représentation du monde ». Cette zone « sensible au religieux » est à l’origine de la construction de nos mythologies, voire de nos superstitions.
Notre avenir est devenu incertain, et de nouvelles souffrances apparaissent – l’éco-anxiété par exemple, si bien décrite par Laure Noualhat dans « Comment rester écolo sans finir dépressif » (Tana édition 2020).
Nous développons alors des stratégies pour rassurer notre cerveau, nous appuyer sur des micro-certitudes.
Et on se raccroche à un groupe qui pense pour nous, parfois jusqu’à la théorie du complot, qui peut calmer notre cortex singulaire avec ses certitudes.
On fait l’autruche, on est dans le déni, c’est « la fin de la vérité » nous dit l’auteur. Il est alors bien difficile de refonder une parole politique.

2 .3 - Enfin, à propos du ressentiment :
« Ci-git l’amer – Guérir du ressentiment » - Cynthia Fleury - chez Gallimard – novembre 2020
Cynthia Fleury, est une philosophe et une psychanalyste française. Elle est professeur titulaire de la chaire Humanités et Santé au Conservatoire national des Arts et Métiers. Bonne pédagogue, elle intervient souvent dans les médias. La spécificité de son approche, est la création des ponts entre la clinique psychanalytique et les désordres de nos sociétés.
Pour elle :
• Le ressentiment est une rumination. Mâcher et remâcher l’injustice subie jusqu’à une détestation globale, jusqu’au mépris de l’autre, jusqu’à y trouver une sorte de jouissance de l’obscur.
• L’injustice se cristallise sur une souffrance dont l’origine est souvent oubliée. Elle devient multi causale, indifférenciée. La complexité du monde ne permet plus d’adresser l’injustice
• Le ressentiment conduit à une complaisance victimaire, dispensant de tout effort d’explication, pour vouloir en sortir.
• L’homme du ressentiment fait appel au nombre pour donner de la consistance à son jugement – ces jugements sont les bons puisqu’issus du très nombreux « vrai peuple ». Tout mode de réflexion est rejeté. On en arrive à haïr les intellectuels. De plus, l’homme du ressentiment ne dispose pas du langage pour exprimer son mal-être : « j’ai pas les mots ». C’est un langage de prise du pouvoir, pas de l’analyse ou de la critique.
• le Capitalisme crée en permanence des besoins qu’on ignorait avoir la veille. Et comme ils sont inaccessibles à beaucoup de gens, ils génèrent des frustrations permanentes
• De même du point de vue professionnel, chacun est devenu remplaçable, interchangeable. C’est l’employé « kleenex ». Il y a déni de personnalité.
• Ajoutons à ces constats une aspiration Individualiste à l’excès. C’est la trop fréquente formulation du : « j’ai bien le droit ! »

Refus de discuter, rejet paresseux d’affronter la complexité du monde, repli sur ses ressentiments, victimisation, on ne peut construire une démocratie sur de telles bases, on ne peut imaginer de refonder une parole politique active.
Ces trois aspects – temps de cerveau disponible, perte du sens, ressentiment – permettent de fonder le pourquoi des manifestations de cet été contre le passe sanitaire etou contre l’obligation vaccinale pour certains de nos concitoyens.
Sans tolérer les odieux débordements d’assimilation du passe-sanitaire et de l’étoile jaune imposée aux juifs par les nazis et le régime de Vichy, sans excuser les défauts de gestion de nos gouvernants , force est de constater que ces mouvements montrent combien notre société est malade , combien le tissu social est déchiré , combien le devoir de préserver le bien commun a cédé devant l’égoïsme de la liberté individuelle.

Conclusion : Complexité, souffrance et confiance

Notre monde est de plus en plus complexe à appréhender et devant cette complexité nous sommes souvent désarmés , prêts à entendre la première parole proposée, une parole d’un politique détenant LA SOLUTION, ou une parole d’un scientifique SUR DE SON AFFAIRE, alors que la démarche scientifique implique le doute
De plus, on aura compris que ceux qui adhérent aux fake-news, aux théories du complot, sont en souffrance. Et nous nous devons de le considérer.
Pierre Rosanvallon dans son dernier livre « Les épreuves de la vie – comprendre autrement les Français » (au seuil en 2021), met l’accent sur l’épreuve de l’injustice, du mépris, de l’incertitude. Il en élabore même une approche
Pour refonder la parole politique, il y faut que tous retrouvent confiance.
Pour beaucoup, retrouver la confiance, c’est cesser de souffrir du déclassement.
Pour que le plus grand nombre vote, participe en citoyen debout à la vie de la cité , choisisse au mieux ses représentants, il faut pouvoir accorder sa confiance à ceux et celles, capables d’entendre et « de parler vrai ».

Clair-obscur, souffrances, ……antidotes

Le philosophe italien Antonio Gramsci (1891 – 1937), dans ses Cahiers de prison nous dit : « Le monde ancien a disparu. Le monde nouveau tarde à paraître. Et dans ce clair-obscur les monstres surgissent ». Les monstres, ce sont les Trump, les Bolsonaro, les Erdogan
Dissiper ce clair-obscur porteur de souffrances, c’est aussi en chrétiens, témoigner de l’espérance d’un monde nouveau à venir.
Dans ce monde nouveau que nous espérons pour nos enfants, de façon opérationnelle, quelles sont les antidotes à leur conseiller ?

« Antidote » est le titre d’un créneau de France Inter confié à Tristan Mendès-France à 8H50 le vendredi, qui débusque fake-news et théorie du complot.

Pour que nos enfants prennent du recul, pour les garder de tout enfermement, pour qu’ils regardent en face des phénomènes complexes, pour qu’à nouveau ils accordent crédit à une parole politique qui « parlerait vrai » :

(1) ne pas prendre l’avis général pour vérité. Ce n’est pas parce que 59% des Français croyaient en l’efficacité de la chloroquine que ce traitement était efficace.
(2) aiguiser son esprit critique – « apprendre à lire le journal », aurait dit mon prof de français en classe de première
(3) vérifier d’où vient l’information – « tu peux citer tes sources ? »
(4) ne pas diffuser une information dont on n’est pas sûr, et sans avoir contrôlé au préalable sa liste de diffusion
Je vous remercie.


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